Quand j'étais petite, nous avions de « bonnes » lectures, chez mes parents. Tintin, Astérix, Lucky Luke principalement. Et Jo, Zette et Jocko. Les cinq albums, que je connaissais par cœur à force de les avoir lus, relus et re-relus.
Jo et Zette, ce sont les deux enfants de M. et Mme Legrand. M. Legrand est ingénieur, aéronautique d'après les premiers albums, mais pas uniquement, si on s'en réfère au dernier...
Jo et Zette, ce sont les petits frère et sœur de Tintin (d'ailleurs Jo lui ressemble pas mal, en brun). Et Jocko, c'est leur singe apprivoisé, l'élément gaffeur et drôle, mais qui, plus d'une fois, vient en aide à ses maîtres (après les avoir bien mis dans l'embarras, toutefois!).
Cet album est en fait un recueil des cinq albums écrits par Hergé entre 1951 et 1957 : deux histoires en deux albums et un album simple.
La première aventure, intitulée Le Stratonef H. 22 se déroule donc en deux épisodes : Le Testament de M. Pump et Destination New York. Dans cette histoire, John Archibald Pump, un fana de vitesse et d'optimisation du temps, meurt dans un accident de voiture. Il est richissime et son immense fortune (10 millions de dollars) ira aux constructeurs de l'avion capable de rallier Paris à New York – ou vice-versa – sans escale, à une moyenne de 1000 km/h. Dans l'hypothèse où ce raid n'aurait pas eu lieu dans le délai d'un an, l'intégralité de la fortune de M. Pump ira à ses neveux William et Fred Stockrise.
Évidemment, les deux neveux de John Archibald Pump ne vont pas se laisser faire. Ils ne peuvent contester le testament, aussi s'attaquent-ils directement à M. Legrand, le candidat le plus sérieux pour réussir l'exploit. Rien ne lui sera épargné : attentat, diffamation, re-attentat, violence armée, vol... jusqu'à l'empoisonnement. Sauf que Jo et Zette suivent de près les travaux de leur père et les péripéties qui émaillent la construction du Stratonef H. 22. Et lorsque ce dernier est menacé par les bombes du traître à la solde des frères Stockrise, les deux enfants font tout pour sauver l'avion, ce qui va les lancer dans un périple improbable.
La seconde aventure, Le Rayon du Mystère, regroupe Le Manitoba ne répond plus et L’Éruption du Karamako. Les enfants Legrand et Jocko sont sur la plage, en vacances, et s'aventurent sur la mer pour jouer aux pirates : ils ont entendu parler de l'aventure du Manitoba, un bateau qui reliait New York à Liverpool et qui n'a plus donné de nouvelles pendant plusieurs heures, avant que les échanges reprennent. Et les membres de l'équipage et les passagers découvrent alors qu'ils ont été méthodiquement dévalisés... Les enfants ne reviennent pas, le soir venu, et leurs parents s'inquiètent bien sûr. En réalité, ils ont été recueillis en pleine mer par un mystérieux sous-marin qui les emmène dans une non-moins mystérieuse île sous-marine où sévit un étrange professeur qui a l'air plus fou qu'autre chose et qui cherche à mettre au point sa dernière invention. Et pour cela, il a besoin des enfants... Parce qu'évidemment, les pirates n'ont pas du tout recueilli les enfants et leur singe par pure bonté d'âme.
L'histoire bien sûr ne s'arrête pas là : Jo et Zette, accompagnés de Jocko, parviennent à s'enfuir de l'île sous-marine, mais c'est pour tomber sur une île faussement déserte, où des cannibales leur réservent un bien triste sort...
Enfin, la dernière histoire, en un album, cette fois, est intitulée La Vallée des Cobras. La famille Legrand est en vacances à la montagne et, durant l'une de leurs promenades à skis, Jo et Zette dépassent le Maharajah de Gopal, un homme irascible et quelque peu buté, mais investi d'un pouvoir absolu sur chacun de ses sujets. Et il se trouve qu'il a tendance à oublier que, quand il est en France, son autorité n'est pas tout à fait la même que quand il est au pays...
Lorsqu'il rencontre l'ingénieur Legrand, il voit tout de suite la solution à l'un des problèmes qui se posent à lui, dans son pays : il cherche à construire un pont au-dessus de la Vallée de Cobras, une vallée très encaissée avec un gué qui constitue un passage obligé pour relier la capitale. Or cette vallée est gardée par un fakir qui fait payer un droit de passage à toutes les caravanes qui s'y présentent, et décide, « au nom des dieux », du moment favorable pour le passage. En faisant payer chaque jour la caravane pour avoir l'avis des « dieux »... Là encore, la construction du pont ne se fera pas sans mal, puisque tout le monde n'a pas intérêt (et surtout pas le fakir) à ce que le gué ne soit plus utilisé...
Ces trois histoires m'ont énormément plu quand j'étais enfant, plus pour les aventures de Jo et Zette (à laquelle je m'identifiais, bien sûr, me demandant si j'aurais son courage, son intelligence, son amour sans faille pour sa famille...) que pour le message délivré en arrière fond.
Dans la première histoire, c'est l'intégrité qui est valorisée : les personnages « méchants » sont des traîtres, bien sûr. Et leur image pour le lecteur varie en fonction de leur capacité à se rendre compte du mal qu'ils ont fait. Une histoire de rédemption, donc, pour certains d'entre eux, et une réelle absence de pitié pour ceux qui refusent de comprendre où est le Bien.
Dans la seconde histoire, il est plus question du pouvoir d'un homme sur les autres, du contrôle. Le « savant fou » n'hésite pas à tuer, quitte à perdre lui-même la vie pour ne pas voir son « œuvre » lui échapper. Là c'est l'altruisme qui triomphe : M. Legrand n'hésite pas à affronter les pires dangers pour sauver ses enfants.
Enfin, dans La Vallée des Cobras, on rencontre d'abord le Maharadjah qui n'a d'autre vision que son propre pouvoir : tout le monde doit lui obéir, et il se comporte, de fait, comme un enfant pourri gâté. Mais M. Legrand finit par lui faire comprendre qu'un peu de respect pour les autres lui assure d'autant plus facilement leur collaboration, si tant est qu'ils y trouvent, eux aussi, leur intérêt. Le véritable ennemi, ici, n'est pas le « pouvoir », mais l'homme qui, dans l'ombre, tire les ficelles et manipule habilement les autres. Là encore, c'est l'empathie de M. Legrand qui permet de résoudre le problème et sauve la vie de nombreuses personnes.
Les valeurs prônées ici sont bien sûr l'honnêteté, le courage, la loyauté, l'altruisme, le pardon et la fraternité.
En filigrane, on peut y voir aussi une timide critique d'un progrès devenu fou (Le Rayon du Mystère) ou, au contraire, une exaltation d'avancées technologiques bonnes pour le plus grand nombre, et qui permettent (La Vallée des Cobras) de commencer à sortir d'une sorte d'obscurantisme ou de superstition. En ce sens, les bandes dessinées d'Hergé préfigurent déjà les œuvres de Roger Leloup, largement chroniquées ici. Et ce n'est pas un hasard : Roger Leloup a travaillé pendant un moment aux Studios Hergé, redessinant en particulier les avions dans L'Ïle Noire ou travaillant sur celui de Carédas dans Vol 714 pour Sydney. Même si la technique de Roger Leloup a bien sûr évolué avec le temps et la maturité, la filiation entre les deux œuvres est indéniable. Et c'est bien ça qui rend la série Jo, Zette et Jocko tout à fait intéressante pour les lecteurs d'aujourd'hui : dans un monde où les repères – en particulier moraux – se désagrègent allègrement et semblent disparaître peu à peu, donner ce genre de lectures à des enfants ne peut que les aider à comprendre l'importance de toutes ces valeurs véhiculées par les petits héros à leur image. Ici, au moins, c'est clair : le méchant est réellement méchant, identifié comme tel, et le gentil est vraiment bon, jusqu'au bout. Sans aller jusqu'au sacrifice ou au parallèle douteux avec la Croix, il y a quand même un peu de ça dans l'oeuvre d'Hergé, avec des enfants qui n'hésitent pas à prendre des risques pour sauver ce qui leur est cher. C'est bien sûr caricatural et tiré par les cheveux, ce n'est pas crédible pour un sou, mais ça fait du bien. Ici, point de relativisme : le bien est appelé « Bien » et l'histoire est construite afin de le voir triompher.
Paru aux éditions Casterman, 2008. ISBN : 978-2-203-25757-3






