mardi 3 août 2010

Sawaba, de Ludovic Falandry




J'ai beaucoup, beaucoup aimé ce roman, malgré le sujet difficile. Il y est question d'exclusion, de mort... Mais ce roman est aussi une très belle peinture de l'Afrique rurale.
L'auteur est médecin, spécialiste de ce fléau que sont les fistules obstétricales, qui conduisent de très jeunes filles (d'environ 12 ans) à vivre recluses, dans la honte, rejetées par leur communauté, leur famille, leur mari, parce qu'elles étaient enceintes trop tôt et n'ont pas reçu les soins qu'elles auraient dû avoir au moment de l'accouchement. Cette "maladie" touche un nombre incroyable de femmes dans le monde, en particulier en Afrique et en Asie. Ces femmes sont en fait victimes des traditions, en particulier celles qui veulent que l'accouchement se fasse à domicile, et que la femme accepte la douleur sans sourciller.

Je vous conseille vivement la lecture de ce roman nécessaire, brutal, violent, mais aussi empli de poésie, et de douceur. Pour mieux comprendre ce que vivent ces femmes au quotidien, et pour que cette maladie soit enfin éradiquée. Car elle n'est pas, loin sans faut, une fatalité.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire aussi ma chronique sur La Nuée, et lire des extraits ici.

Paru aux éditions L'Harmattan, 2009 ISBN : 978-2-296-08941-9

lundi 2 août 2010

Mon père est femme de ménage, de Saphia Azzeddine

Voici un petit roman très sympathique. Paul est un garçon de 14 ans. Il est plutôt intelligent, mais souffre de son passé et surtout de sa famille. Sa mère est une loque, sa sœur une imbécile, et son père est femme de ménage. Paul a donc des difficultés à apprécier sa mère et sa sœur, à passer du temps avec elles, et il a surtout beaucoup de mal à admirer son père. Après l'école, il l’aide à faire le ménage, le soir, dans les différents endroits où il est envoyé par son employeur. Le temps et surtout leur proximité dans le travail vont permettre de changer les choses. Et Paul a une arme secrète : les mots, les livres qu’il découvre au fil des semaines, au fil des soirées à la bibliothèque où il aide son père.

Avec un style acéré, un grand dynamisme des mots et un rythme soutenu, l’auteur fait parler Paul tout au long de ce récit. Avec les mots de sa cité, il raconte ses découvertes : l’amour, les voisins musulmans, la pauvreté, les humiliations, et aussi la tendresse et l’intelligence de son père, l’espoir qui malgré tout renaît…

Ce livre m’a conquise, alors même que je m’attendais au départ à un discours plus léger, plus drôle. Il y avait des potentialités comiques qui auraient pu être plus travaillées. Mais ce qui m’a le plus gênée dans la première partie du récit, ce sont les mots, qui m’ont paru inutilement grossiers ou crus. Et puis, ce qui m’était d’abord apparu comme un défaut est devenu bien plus acceptable, dans la mesure où le récit est celui d’un jeune homme de cité, avec le langage qui va avec, tourmenté, difficile. Le ton est peut-être un peu forcé, mais la tendresse qui se dégage dans la deuxième moitié du roman lui donne une aura qu’il n’aurait sans doute pas eue sans cette opposition des tons. Un roman qui se lit vite, très vite, et laisse une impression très favorable : l’avenir n’est pas écrit, et même si la vie de Paul ne ressemble pas à celle qu’il avait rêvée, il semble qu’elle ne soit pas si noire qu’il le pensait…

Publié aux éditions Léo Scheer, 2009. ISBN : 978-2-7561-0195-8


Pour aller plus loin : l'article sur le site de l'éditeur


dimanche 1 août 2010

Les Heures souterraines, de Delphine de Vigan


Ce roman est un récit à deux voix, entièrement écrit au discours indirect. Il est composé sur une double alternance, entre la vie de Thibault et celle de Mathilde, les deux principaux personnages d’une part, et entre le passé et le présent, d’autre part. De chapitre en chapitre, le lecteur est alternativement plongé dans les pensées des deux principaux. Mathilde et Thibault ne se connaissent pas. Ils habitent la même ville, et malgré des différences importantes, vivent intérieurement la même chose. Les flash-backs permettent au lecteur de comprendre ce qui a amené les deux protagonistes là où ils en sont. En filigrane, il y a l’espoir que quelque chose va changer, ce quelque chose étant évoqué dès les premières lignes.

Une fois encore, après « No et moi », l’un des précédents romans de l’auteur, Delphine de Vigan explore un thème difficile et sombre : celui du harcèlement au travail et de l’usure professionnelle. Deux sujets encore difficilement compréhensibles au quotidien, voire niés. Aujourd’hui, dans notre société, de gros efforts sont faits pour les reconnaître et, sinon les éviter, au moins les punir (dans le cas du harcèlement), ou les guérir dans celui de l’usure professionnelle.

Le talent de Delphine de Vigan, outre celui de captiver son lecteur (moins de trois heures pour lire un livre de plus de 220 pages, ça ne m’était pas arrivé depuis un bon moment !), consiste à faire entrer le lecteur dans cet univers à la fois quotidien et noir. Mais surtout, à faire entrer brutalement la réalité dans la fiction.

La vision de la vie de Delphine de Vigan est plutôt enjouée au départ, pleine d’espoir : un changement est possible, le monde peut évoluer, les personnes, actrices de leurs vies, peuvent agir sur leur quotidien, résister aux événements douloureux, voire les changer en quelque chose de meilleur. Au fil des pages, le lecteur comprend, avec les personnages, que rien n’est aussi simple, que la vie n’est pas un roman. L’irruption brutale du réel crée la surprise, à la fin du livre, tout en donnant au lecteur la certitude qu’il ne pourrait en être autrement. N’allez pas croire pour autant que tout est noir. Il reste toujours, dans ces ouvrages, une porte de sortie. Le monde est cruel, difficile, noir, mais ses acteurs peuvent faire bouger les choses. Pas forcément aussi vite qu’ils le voudraient, et pas forcément non plus dans le sens où ils le souhaiteraient. Mais les choses peuvent changer. Personnellement, j’ai eu un peu de mal à la fin. J’avais lu « No et moi », j’avais trouvé la fin extraordinaire. Dans « Les Heures souterraines », Delphine de Vigan use des mêmes procédés, d’où une impression de déjà vu, même si les sujets et intrigues sont très différents. Un tout petit bémol donc vis-à-vis de ce roman, qui pour le reste, est très bien écrit et se lit vraiment très bien.

Ce que raconte Delphine de Vigan, ce sont en réalité des tranches de vies. Le lecteur suit les personnages pendant un temps (ici, une journée de leur vie), il en apprend un peu sur leur passé, beaucoup sur leur présent, mais rien n’est écrit pour l’avenir. Que deviendront Mathilde et Thibault ? Nul ne le sait…

Paru aux éditions JC Lattès, 2009. ISBN : 978-2-7096-3040-5

samedi 31 juillet 2010

Un jour ouvrable, de Jacques Sternberg



Voici un roman étrange. Enthousiasmant, à rebondissements, mais aussi déroutant. Le monde dans lequel le lecteur se trouve plongé est étrange : tous les repères sont faussés, tous les codes sociaux sont corrompus. Le monde décrit par Jacques Sternberg est étrange, loufoque, hallucinatoire, absurde… et malgré tout si proche en un sens de ce qu’on peut voir tous les jours.

Le titre donne un indice sur le contenu, mais ce n’est qu’un indice. Il est question d’un homme qui va travailler. C’est un jour ouvrable, un jour de travail, de bureau. Mais les choses ne se passent pas tout à fait comme elles le devraient. Il semble que pour cet homme, le monde ait changé d’un coup, en une nuit, qu'il soit devenu totalement fou, dingue, et qu'il soit le seul à s'en rendre compte, alors qu’il est resté le même monde pour tous les autres. Toute l’intrigue du roman tourne autour d’un prétexte : le travail du héros. L’entreprise où il travaille semble lui être totalement inconnue, il s’y rend, mais n’est pas certain d’y être encore employé. Il se souvient y avoir travaillé, mais se rend compte que son bureau est déjà occupé par un autre lui-même. Quand il veut revenir en arrière, il ouvre la porte et se retrouve dans les couloirs du métro, qui l’emmène vers d’autres horizons. Il y rencontre des cadavres vivants, des vivants quasi-morts, traverse au moins deux guerres, rencontre un parachutiste dans le salon, doit se justifier pour tout, se voit interdire de prendre un bain... Le monde est fou, et le récit friserait l'incohérence et le délire si Habner, le héros, n'arrivait systématiquement à raccrocher le lecteur à un semblant de réalité.

L’auteur joue à merveille avec l’absurde, avec les situations cocasses, parfois cyniques… le lecteur est entraîné dans un monde où les repères sont totalement différents. La surprise est à chaque page, toujours renouvelée. Quel est donc ce monde dans lequel nous sommes propulsés ? Qui est cet homme dont nous suivons l’histoire pas à pas ? Que doit-il faire ? Où doit-il se rendre ? Où travaille-t-il ? Finalement, où sommes-nous ? Et même, en quelle année sommes-nous ?
En définitive, le lecteur finit par se demander si c’est bien de sa journée qu’on parle, ou si c’est de sa vie au travail. Ce récit ne serait-il pas, finalement, une façon de décrire l’inactivité, l’ennui et l’incompréhension d’un homme que l’on aurait « mis au placard » au sein de l’entreprise pour laquelle il travaille ? C’est en tout cas ce qu’il m’a semblé être en mesure de comprendre au fil de la lecture.

Le livre a été écrit en 1961 et est très connoté années 60. En cela, il n’appartient ni à la science-fiction, ni à l’anticipation. Et pourtant, l’organisation du monde qui y est décrit est fantasque, étonnante, digne de certains romans d’anticipation justement. Mais il semble que le décor planté ne soit qu’un prétexte pour mieux parler de l’organisation jusqu’à l’absurde de certaines entreprises ou administrations, qui finissent par compter les employés comme des objets, des meubles, au mieux des robots chargés de certaines tâches, et non plus comme des êtres humains. C’est d’ailleurs étrange pour le lecteur de se dire que ce livre prend le travail pour prétexte, alors précisément que le héros ne travaille pas une seule fois tout au long des pages du récit. Est-ce à dire que c’est littéralement le monde créé qui est à l’image du monde du travail ? Ou est-ce une image du monde qui nous est donnée de voir ? Malgré les 40 ans qui nous séparent de la première publication, cet ouvrage, réédité l'an dernier, trouve un écho incroyable dans notre monde d'aujourd'hui.

Un roman qui donne matière à réflexion en tout cas. Il peut être difficile d’y entrer. La lecture nécessite un effort de la part du lecteur, qui doit faire abstraction de tous les repères sociaux et culturels qu’il a, et qui doit accepter cet autre monde dans lequel il est parachuté.

Voici une critique sur ce roman, fort intéressante, et le site de l'éditeur pour en savoir plus.

Paru aux éditions La Dernière goutte, 2009. ISBN : 978-2-9530540-6-4

vendredi 30 juillet 2010

D'autres vies que la mienne, d'Emmanuel Carrère



Voici un roman que j'ai beaucoup, beaucoup aimé. Nous l'avions sélectionné pour le coup de cœur littéraire des étudiants de l'école où je travaille. Il n'a pas remporté la majorité des suffrages (ça, c'est pour un autre roman dont je vous parlerai pas la suite), mais personnellement, il m'a beaucoup touchée, et profondément marquée.

J'ai écrit une critique de cet ouvrage, publiée sur un autre blog, appartenant au nuage de blogs "La Nuée frivole". Vous la trouverez ici.

Paru aux éditions P.O.L., Paris, 2009. ISBN : 9782846822503