Comme beaucoup de livres, j'ai celui-ci dans ma bibliothèque depuis très longtemps. Et quand je dis « très longtemps », c'est vraiment très long... au moins 20 ans, au vu de l'année d'édition de l'ouvrage (la couverture qui sert ici d'illustration n'est pas du tout celle qui orne l'ouvrage que j'ai entre les mains!). Ce livre, cela faisait des années que je voulais le lire, et j'avais toujours eu autre chose de plus urgent à faire. Sauf que cette année, un de nos amis prêtres nous a invités à passer douze jours sur un voilier, en Grèce, et le voyage avait pour thème L'Odyssée, au moment même où est sortie l'adaptation au cinéma de Christopher Nolan. Et les consignes avant le voyage étaient claires : nous devions nous renseigner sur le voyage d'Ulysse.
Voilà l'occasion et les raisons qui me manquaient d'ouvrir enfin L'Odyssée...
L'histoire elle-même est connue, bien sûr. Ulysse, héros de la Guerre de Troie, revient dans sa patrie, à Ithaque, pour y retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, qu'il a laissés derrière lui quand il est parti pour Troie, vingt ans plus tôt. Parce que oui, son absence aura duré vingt ans au total. Dix ans de guerre, et dix autres années pour le retour, le temps de grandir en humanité, de devenir un véritable homme, capable de prendre des décisions difficiles, de choisir le moindre mal, de s'ancrer dans la réalité, de fuir les plaisirs faciles et les rêves inaccessibles pour décider de retrouver la vie quotidienne, la vie de père de famille, d'époux, de chef.
C'est tout cela que raconte L'Odyssée, à travers les différentes épreuves qu'Ulysse doit affronter : les sirènes, le cyclope, Charybde et Scylla, la fureur du dieu Poséidon, les Lestrygons, les lotophages ou encore les Cicones, la magicienne Circé, l’envoûtante Calypso... et jusqu'au séjour des morts. Ulysse doit faire face à la force brutale, à la barbarie, à la violence pure et sans raison, aux tentations diverses, et si ce voyage prend tant de temps, c'est peut-être justement parce qu'il faut du temps pour bâtir un homme droit dans ses bottes, capable de faire face aux aléas et difficultés de la vie....
Le poème (car c'en est un) se compose de 24 chants, dont la moitié est occupée par le retour d'Ulysse proprement dit et le récit de toutes ses épreuves, et l'autre moitié par l'ultime épreuve : celle du retour à Ithaque et de la reconquête de sa maison, de son épouse, mais aussi de son pouvoir et de sa place de roi d'Ithaque. Ulysse doit déployer ruses et astuces pour mettre à mal les projets des prétendants, de jeunes hommes qui convoitent le trône d'Ulysse et espèrent, pour y accéder, se marier avec Pénélope.
Cette dernière est un modèle de vertu, de patience, d'abnégation. Elle attend son mari, elle attend de ses nouvelles, espère et pleure chaque jour son absence.
Les enfants, dans la Grèce antique, apprenaient à lire et à écrire avec les récits d'Homère, dont celui-ci est la deuxième partie de l'oeuvre, commencée avec L'Iliade. Et c'était loin d'être idiot, comme méthode d'enseignement de la langue. Car le contenu de l'oeuvre est aussi, en soi, un enseignement précieux sur le développement de l'être humain : comment devenir un homme avisé, par exemple.
Un fait m'a frappé, qui a fait écho à ce qu'on trouve encore, de nos jours, en Grèce : le sens de l'hospitalité. L'hospitalité, dans la Grèce antique, était d'une importance cruciale : ce qui est dit dans l'Odyssée, c'est que cette hospitalité est dûe à toute personne qui arrive, quel que soit son rang, son apparence, sa famille, sa filiation, ses qualités. L'hôte qui l'accueille doit lui donner de quoi boire et manger, se vêtir si nécessaire, se reposer... et ce avant même de lui demander son nom. Cet accueil, cette aide gratuite, nous les avons retrouvés dans les îles où nous sommes passés durant notre périple cet été. Nous y avons vécu l'accueil, l'aide de la part des îliens en cas de difficultés pour amarrer le bateau, par exemple, ou encore quand le moteur électrique de l'annexe refusait de démarrer : un habitant de l'île a alors demandé à son fils de nous ramener au bateau avec sa barque et ce jeune garçon d'une douzaine d'années nous a tous conduits à bon port.
Bien sûr, on peut voir là la solidarité des gens de mer, solidarité nécessaire et vitale pour tous. Une des règles d'or de la marine est qu'on ne laisse jamais, jamais, quelqu'un en danger en mer. Fût-ce un ennemi. Mais il y avait chez les Grecs que nous avons rencontrés une forme de bienveillance et d'accueil inconditionnel, un sourire empreint de gentillesse qui allait plus loin que la simple solidarité qui protège tous les marins. C'est peut-être parce que je n'ai pas retrouvé cette bienveillance à notre retour que cela m'a frappée, mais j'ai l'impression que l'hospitalité, en Grèce, c'est bien plus qu'un simple mot.
Quelques mots sur le film de Christopher Nolan, pour ceux qui ne l'ont pas encore vu : Allez-y !
D'abord, le film est assez fidèle au récit d'Homère. Moyennant quelques raccourcis (par exemple, c'est Calypso, dans le film, qui fait manger les fleurs de loto à Ulysse, et non les lotophages), on retrouve dans le film la quasi-totalité des épreuves que subit Ulysse dans le récit homérique. La partie la moins bien traitée, et c'est dommage, à mon sens, c'est celle où Ulysse affronte le Cyclope. Sans doute pour aller plus vite, Nolan est passé à côté d'un élément important de l'Odyssée, à savoir la question de l'identité d'Ulysse. Je n'en ai pas encore parlé, mais toute l'histoire d'Ulysse est aussi une question de nom, d'identité, celle qu'Ulysse doit accepter d'endosser, d'assumer, pour devenir vraiment lui-même. C'est donc un peu dommage. Mais par ailleurs, ce que j'ai trouvé intéressant, c'est aussi le saut dans le temps et dans la mémoire d'Ulysse, lorsqu'il raconte comment il a vécu la fin de la Guerre de Troie, et la ruse qu'il a dû utiliser pour vaincre les Troyens. Nolan a réussi à intégrer, au cœur de l'Odyssée, la fin de l'Iliade, en tout cas les hauts faits d'Ulysse dans cette guerre, alors même qu'il n'est pas le personnage principal de ce premier récit. Il y aurait beaucoup à dire, bien sûr, sur ce film de presque trois heures que j'ai trouvé magnifique, mais je ne voudrais pas gâcher le plaisir de ceux qui ne l'ont pas encore vu. Alors, si vous voulez en savoir plus, foncez au cinéma le plus proche ! Et régalez-vous...
Paru aux éditions LGF (Le Livre de Poche), 1996. ISBN : 978-2-253-00564-3.

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