lundi 15 novembre 2010

Schizomètre, petit manuel de survie en milieu psychiatrique, de Marco Decorpeliada


Marco est un jeune homme hospitalisé en hôpital psychiatrique pendant plusieurs années. Ce livre est tout simplement la transcription de son journal, écrit durant son hospitalisation, avant sa mort. Ecrit d’abord sur un cahier à spirale, ancien livre de comptes de sa mère, puis sur l’ordinateur offert par sa jeune sœur habitant Vancouver, et enfin un dernier e-mail envoyé depuis le Mexique.
Le récit foisonne de mots, de jeux de mots, sur la folie de Marco, sur l’hôpital, son fonctionnement, les médecins, le personnel… Marco garde tout, il collectionne les paquets de cigarette vides, les canettes bues, les tickets de métro…, il établit aussi un parallèle osé entre le DSM IV (la classification des maladies mentales) et le catalogue des surgelés Picard. Le code 60.0, par exemple, signifie « Personnalité paranoïaque » dans le DSM IV, mais aussi « Pommes rissolées XL », et se met à manger en fonction du diagnostic posé.
L’ouvrage se termine par dix « fiches de survie », où Marco donne des conseils au lecteur, censés lui permettre de s’en sortir lors d’une hospitalisation en psychiatrie : lire Perec, sympathiser avec les agents d’entretien, apprendre à lire à l’envers…
Le récit est drôle, bien mené, parfois critique vis-à-vis de l'institution, et on se demande souvent qui, du médecin ou du malade, est le plus fou, le plus lucide. C'est une lecture vraiment réjouissante, enthousiasmante, même… jusqu’à ce que le lecteur, curieux de voir l’œuvre de Marco, mette le DVD qui accompagne le livre dans le lecteur… et apprenne la vérité.
En définitive, je suis assez mitigée sur ce livre : autant l’écrit est enthousiasmant, autant le DVD qui révèle la vérité casse l’impression première… dommage. Mais je suis malgré tout heureuse de savoir ce qu’il en est exactement !
Paru aux éditions Epel, 2010. ISBN : 978-2-35427-013-1

vendredi 12 novembre 2010

Personne, de Gwénaëlle Aubry

Ce roman est non conventionnel à plus d’un titre. Il s’agit d’un portrait, en vingt-six lettres, d’un homme, François-Xavier Aubry, père de l’auteur. Un abécédaire pour dire qui était cet homme, sans autre logique que celle de l’ordre des lettres de l’alphabet.

A travers le roman écrit par son père maniaco-dépressif, qu’elle découvre après sa mort, l’auteur tente de mettre de l’ordre dans le désordre. A ce titre, le choix de l’abécédaire est tout à fait pertinent en ce qu’il reflète à la fois la tentative et l’impossibilité qui’ y a à la mener à bien. La construction par « lettre » empêche toute chronologie, et donne un roman éclaté, où l’histoire est décousue, telles les pièces d’un puzzle qui ne parviennent pas à reconstituer le décor. Il est donc impossible de reconstituer l’histoire en elle-même, mais l’important semble être ailleurs.

Au niveau de l’écriture elle-même, ce roman est assez perturbant, dans la mesure où l’auteur utilise des phrases très longues, avec de nombreuses énumérations, des apartés, qui donnent parfois l’impression de fouillis et entravent la compréhension du texte. Mais là encore, ce parti-pris permet d’entrer dans la confusion des sentiments de cette femme pour son père. Elle a souffert par lui, à cause de lui, de sa maladie. Elle l’a aimé infiniment aussi. Les choix du processus d’écriture et de la construction du récit illustrent donc ici tout autant que les mots la confusion du père et les efforts que fait sa fille pour le comprendre, pour réapprendre qui il était.

C’est en définitive ce que je retiendrai de ce récit : il s’agit d’un cri d’amour d’une fille pour son père, malgré la déchéance, malgré la maladie, la souffrance et la mort. Reste la douleur et l’avenir, la reconstruction.

Paru aux éditions Mercure de France, 2009 (Bleue). ISBN : 978-2-7152-2929-7

lundi 8 novembre 2010

Le Bruit des trousseaux, de Philippe Claudel


J’avais déjà lu, du même auteur, « La Petite fille de monsieur Linh », que j’avais beaucoup, beaucoup aimé. Ici, j’ai retrouvé le style de Claudel, à la fois poétique et sensible, même si le récit est totalement différent. Parler de « récit », d’ailleurs, semble inapproprié, puisqu’il s’agit plutôt là d’une sorte de liste, de catalogue sans classement, sans ordre apparent. L’auteur témoigne ici de ses onze années en tant que professeur en prison. Onze années durant lesquelles il a dispensé ses cours aux détenus, mineurs comme majeurs. Il y parle des cours, ou plus exactement des conditions dans lesquelles il donnait ses cours, des détenus, de la prison, des gardiens, de la vie quotidienne, des mots de la prison… il la décrit de l’intérieur, avec un œil extérieur. D’ailleurs, il le dit lui-même, il s’agit ici d’un « faux témoignage » : « Il me manque quelque chose d’essentiel pour parler de la prison, c’est d’y avoir passé une nuit. » Comme si son témoignage était incomplet, qu’il n’avait pas pu, malgré onze années passées à y donner des cours, à y rencontrer les détenus et à échanger avec eux, saisir l’essence même de ce qu’est la prison, l’incarcération ; comme si son témoignage n’était pas, et ne serait jamais assez complet pour décrire la réalité de la prison.

Un beau récit malgré tout : si effectivement le lecteur ne peut percevoir à travers ces lignes qu’un pâle reflet de la vie derrière les barreaux, le texte a au moins l’immense mérite de tracer une sorte de portrait très nuancé, peut-être un peu flou mais malgré tout sans doute ressemblant de cette vie enfermée. Et en tout cas, Claudel y raconte son expérience, et uniquement celle-ci, sans prétendre à autre chose. Et ce n’est déjà pas si mal.

Paru aux éditions LGF, 2008 (Le Livre de Poche). ISBN : 978-2-253-07297-3

vendredi 5 novembre 2010

La Peur, de Stefan Sweig

J'ai commandé récemment à l'ISSM un petit livre de Stefan Sweig, "La Peur", qui est en réalité un recueil de 6 nouvelles. J'étais très curieuse de lire ces textes, n'ayant encore jamais rien lu de cet auteur. Eh ben je n'ai pas été déçue du voyage ! Car c'est à un véritable voyage dans l'espace et le temps que nous convie Sweig. Voyage dans le Paris des années 30, dans la Vienne d'avant-guerre, en Allemagne... Ces nouvelles mettent toutes en scène des personnages étranges : une inconnue qui semble tout savoir de l'héroïne de "La Peur", un pickpocket, une servante, une femme dont on ne saura jamais le nom, un bouquiniste, un collectionneur...
Le ton est à l'étonnement. Le narrateur est là en observateur, en découvreur, en dépositaire d'une histoire étrange, hors du commun, celle de ces personnages étranges, hors du commun.
Ces textes forment un tout extrêmement cohérent, où l'écriture fourmille d'images, de détails, d'odeurs, d'atmosphères variées, étonnantes, suffocantes, affolantes.
Dans "La Peur", la première et la plus longue des six nouvelles, la plus emblématique aussi, tout y est : le personnage mystérieux, l'ambiance étouffante, suffocante, les sentiments exacerbés, l'incompréhension, le mystère, le piège... la densité de l'écriture, enfin, qui donne à ce récit comme aux autres leur force brutale, à la fois tendre et terrifiante. Il se dégage de ces textes une profonde humanité, car l'auteur y décrit la vie, les sentiments, l'imaginaire, les illusions, la folie presque des gens simples qui se battent simplement pour vivre leur vie, leurs rêves.
De très beaux textes, émouvants, chaleureux même si les sujets sont douloureux, parfois sordides.
Stefan Sweig y peint tout simplement à merveille les passions humaines.

Paru aux éditions LGF, 2002 (Le Livre de Poche)(réimpression 2009, avec une autre couverture). ISBN : 978-2-253-15370-2

jeudi 28 octobre 2010

Pas ce soir, je dîne chez mon père, de Marion Ruggieri


Voilà une lecture légère et réjouissante. Marion a trente ans, son père en a cinquante-cinq, mais il se comporte avec sa fille comme si elle était au moins aussi âgée que lui, ou plutôt comme s’il était aussi jeune qu’elle. Et elle, du coup, a l’impression d’être beaucoup, beaucoup plus âgée qu’elle ne l’est en réalité. Ce court roman raconte les déboires amoureux de cette jeune femme qui cherche sa place entre sa mère absente et infidèle et son père coureur de jupons de plus en plus jeunes.

Je me suis beaucoup amusée à la lecture de ce roman. Non pas qu’il soit comique, mais plutôt que l’humour incisif de l’auteur jaillit au détour d’une phrase, donnant un tour surréaliste à la scène décrite. Un roman sur les relations entre un père et sa fille, sur le fait de grandir, de devenir adulte, sur la crainte de ne plus être aimée par celui qu’elle aime et admire le plus, malgré elle d’ailleurs. L’écriture est volontiers provocatrice, et j’ai parfois eu l’impression de lire les propos d’une adolescente attardée plutôt que d’une trentenaire, par le ton, les mots employés. A aucun moment je ne me suis ennuyée, et si la construction du roman, avec des allers-retours dans le passé de plus en plus fréquents, n’est pas toujours simple à suivre, on s'y retrouve toujours très bien, tant cette histoire pourrait être celle de beaucoup. L’auteur joue volontiers aussi sur la confusion des personnes : à la fin, on ne sait plus vraiment de qui elle parle : de son ami « officiel » ? de son père ? de son amant ? Mais c’est pour mieux faire entendre au lecteur le propos sous-jacent de ce livre, qui parle avant tout de l’immaturité de certains adultes, de la confusion des rôles dans notre société, voire de leur inversion parfois : les enfants doivent rester à leur place d’enfant, encore faut-il que les parents ne les mettent pas à une autre place que celle où ils doivent être… Un roman autobiographique à la fois tendre, drôle et cruel, sur cette obsession du jeunisme qui concerne finalement bien du monde dans nos sociétés actuelles.

Paru aux éditions LGF, 2009 (Le Livre de poche). ISBN : 978-2-253-12665-2

Paru aux éditions Grasset, 2008. ISBN : 978-2-246-70831-5

lundi 25 octobre 2010

Concerto à la mémoire d'un ange, d'Eric-Emmanuel Schmitt


Ce livre m’a été prêté par ma collègue, et j’ai eu beaucoup de mal à l’ouvrir. Je n’avais tout simplement pas envie de le lire. J’avais déjà lu, de cet auteur, «Oscar et la dame rose», et «L’Evangile selon Pilate», deux romans qui m’avaient bouleversée. J’aurais dû être plus enthousiaste quant à la lecture de ce recueil de nouvelles, mais c’était sans compter le temps qui passe et les a priori qu’on peut avoir sur un auteur ou un autre. J’aimais bien le style d’Eric-Emmanuel Schmitt, et j’étais légèrement déçue de voir le personnage qu’il semblait être devenu, le succès aidant. Du coup, je n’avais plus grande envie de lire ses écrits, parce que le personnage de l’auteur m’énervait un peu. L’auteur m’énerve toujours, mais il arrive un moment où on doit dépasser ses humeurs et regarder l’œuvre.
Globalement, j’ai bien aimé ces nouvelles. Les histoires sont prenantes, les personnages décrits sobrement mais très fortement (oui, l’économie de mots, indispensable dans les nouvelles, n’empêche pas le détail, si tant est que les mots sont bien choisis pour le faire), les intrigues bien menées. Pour le coup, les nouvelles m’ont donc plu, mais il y manque un petit quelque chose. Malgré leurs indéniables qualités, elles ne resteront pas forcément dans ma mémoire comme de grands moments de lecture. Juste des moments agréables, mais qui ne me marqueront pas durablement. C’est dommage, parce que les thèmes abordés sont passionnants et prometteurs. Il y est question, de bout en bout, de l’évolution d’une personne. Que ce soit dans la première nouvelle ou dans les autres, il est toujours question d’une personne qui a le choix, qui peut faire le bien ou le mal ou se repentir et assumer ses erreurs («L’empoisonneuse», «Concerto à la mémoire d’un ange»), qui change avec le temps et l’expérience («Le Retour»), qui peut trouver le bonheur, pour peu qu’elle accepte de faire confiance («Un amour à l’Elysée»). L’auteur décrit l’évolution d’une ou de plusieurs personnes, en fonction des actes posés, des peurs, des questionnements, des aléas de la vie. Seulement ces nouvelles laissent peu de place à l’espérance et à la vie, justement: leur conclusion est toujours noire, même si la dernière, malgré le dénouement tragique, est légèrement différente.
En définitive, ce qui m’a le plus parlé, c’est le journal d’écriture qui se trouve à la fin de l’ouvrage, après les nouvelles. L’auteur y parle de son rapport à l’écriture et à ses personnages, de la naissance des nouvelles, du contexte dans lequel elles ont été écrites… et c’est finalement cet aspect du livre qui m’a le plus touchée. J’y ai retrouvé certains de mes doutes et de mes soucis quant à l’écriture. Ca ne règle pas les problèmes mais permet de comprendre qu’ils sont une phase normale dans le processus de l’écriture.

Paru aux éditions Albin Michel, 2010. ISBN : 978-2-226-19591-3

dimanche 24 octobre 2010

Un Père pour mes rêves, d'Alan Duff


Dans le cadre de mon travail, je suis amenée à lire un certain nombre d’ouvrages que je n’aurais sans doute pas découvert autrement, tant ils sont aux antipodes de mes lectures habituelles. Celui-ci fait partie de ces découvertes, et c’en est une très heureuse.
Alan Duff est un auteur néo-zélandais qui vit en France une partie de l’année. Ce roman fait la part belle à son pays d’origine.
Henry, guerrier Maori, revient en Nouvelle-Zélande à la fin de la Seconde guerre mondiale. Il y retrouve Lena, sa femme, et leur fille Mata, ainsi qu’un petit garçon dont il ne peut être le père, Mark, que tous au village de Waiwera surnomment « Yank ». Yank, pour Yankee, car Mark est le fruit de l’amour entre Lena et un soldat américain, qui a passé quelques semaines en Nouvelle-Zélande au cours du conflit mondial.
Ce roman est une histoire de famille, de père, de fils, de recherche d’identité : Yank doit vivre avec son père adoptif qui le rejette de tout son être, il doit faire face aux humiliations, à l’injustice, à la différence de traitement entre ses demi-sœurs et frère et lui. Mark grandit en idéalisant son père biologique, son héros. Un jour, sa mère lui révèle son identité. Devenu adulte et musicien professionnel, Mark commence un voyage initiatique aux Etats-Unis, dans le Mississipi des années 1960, où être né Noir est un crime puni des pires façons par les « bons » Blancs du Ku-Klux-Klan.
Alan Duff signe là un roman puissant, violent, subversif, sans concessions, où la musique a la part belle et où les hommes se battent pour leurs libertés et leurs droits. On y entend les cris des damnés, des souffrants, des hommes punis pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils ont fait. Un roman d’une profonde humanité.
Traduit de l’Anglais par Pierre Furlan.
Paru aux éditions Actes Sud, 2010. ISBN : 978-2-7427-8931-3