Dernier
album sorti, « L’Aigle des Highlands » nous ramène en
Ecosse, bien sûr, où Yoko et son petit monde s’est installée
depuis quelques albums (depuis « La Servante de Lucifer »,
la 25e aventure).
Fidèle à
la tradition qu’il a lui-même créée, Roger emmène cette
fois-ci son héroïne non pas dans l’espace, mais « ailleurs »,
sur Terre - et pas mal sous terre aussi, d’ailleurs. Mais pas que.
L’histoire commence dans le banal quotidien de la vie normale.
C’est le soir, le soleil se couche, et il est l’heure pour les
enfants d’aller au lit. De son aventure précédente dans la
banlieue de Saturne, Yoko a ramené la petite Pia, résultat
« vinéen » de manipulations génétiques, qu’elle
élève comme sa fille adoptive Rosée, avec l’aide de Bonnie et
d’Emilia, sans oublier les amis de toujours Vic et Pol. Il commence
à y avoir du monde au cottage et des travaux sont nécessaires pour
remettre l’habitation aux normes.
C’est
d’ailleurs un problème électrique qui lance l’aventure. En
allant nourrir un renard dans les ruines de l’abbaye qui jouxte
Loch Castle, la demeure de Cécilia près de laquelle se trouve le
cottage, Emilia et Bonnie tombent sur deux moines à la recherche de
« quelque chose » dans les ruines. Yoko se renseigne
auprès de Cécilia, qui lui remet une étrange patte d’aigle, ce
qui va lancer Yoko dans une aventure temporelle et souterraine à la
fois.
Par
certains côtés, cet album est la suite du précédent, malgré
l’indépendance des deux récits. Yoko est marquée par les risques
qu’elle a pris durant sa précédente aventure. Là encore, Roger
Leloup prend le temps d’installer le récit, encore plus longuement
que dans le 30e album. Du coup, le récit se déroule en
plusieurs parties, une dans le « quotidien » (c’est une
sorte d’introduction), la seconde dans le passé et la fin se
termine sous terre. Ce qui est étonnant, dans cet album, c’est que
Roger Leloup ait réussi à y réunir plusieurs univers, ainsi que
les personnages qui en sont les « marqueurs »
habituellement. Khany pour l’univers souterrain, et Monya, pour le
voyage temporel. Les thèmes de prédilection de Roger Leloup sont
bien présents, et notamment un aspect qui est plus une question de
fond, relative au mode de vie des Vinéens sous terre. Dans un ancien
album, « Les 3 Soleils de Vinéa », ainsi que dans le
tout premier (« Le Trio de l’Etrange »), Yoko et Khany
se retrouvaient face à une sorte de pouvoir suprême, une
intelligence « humaine » (biologique en tout cas),
secondée par la technologie vinéenne et placée en léthargie
magnétique. Cette intelligence finissait par se laisser déborder
par la technologie, et par se retourner d’une manière ou d’une
autre, contre ceux qu’elle était sensée protéger ou « guider ».
Ici, on retrouve fugitivement cette thématique, mais dans le monde
vinéen souterrain « nouvelle version », c’est-à-dire
celui que Yoko et ses amis ont découvert dans « Le Temple des
Immortels » (28e album).
A la
lecture de ce dernier opus, j’ai été quelque peu déstabilisée
par les choix de Roger Leloup de « mixer » tant d’univers
différents. Les personnages et l’intrigue sont toujours bien
amenés et interviennent logiquement dans l’intrigue, mais leur
accumulation rend à certains moment l’histoire plus complexe à
lire et donc à comprendre. L’impression que me laisse ma lecture,
c’est que Roger Leloup a encore beaucoup, beaucoup de choses à
faire vivre à son héroïne et qu’il sait maintenant que chaque
album peut être le dernier de la série, compte-tenu de son âge.
Yoko est sa « fille de papier » et il est évident qu’il
veut lui faire vivre encore de nombreuses aventures. Mais la
multiplication des personnages (qui évoluent, d’ailleurs, toujours
par binômes : Yoko-Khany, Rosée-Poky ou Rosée-Pia voire comme
ici Rosée-Poky-Pia, Yoko-Emilia, Emilia-Bonnie, Pol-Mieke,
Yoko-Monya, Yoko-Cécilia), a tendance à « perdre » un
peu les personnages « principaux » du Trio de l’Etrange :
Pol et Vic n’ont plus qu’un rôle très subalterne, Pol comme
« clown » de service, et Vic comme caution sage et
protecteur (de loin) de Yoko. Cette évolution de la série me laisse
quelque peu sur ma faim. Si j’aime beaucoup Yoko, je suis presque
déçue de l’éviction de Pol et Vic au profit des « rôles
secondaires » que sont Emilia, Bonnie, Monya ou Cécilia, sans
parler de Mieke qui, finalement, a un rôle très peu important (et
peut-être n’est-ce pas plus mal : lui donner une place plus
grande ne ferait sans doute qu’ajouter de la confusion au récit).
Malgré ce petit désagrément, je dois reconnaître que Roger Leloup
s’y entend pour construire des histoires cohérentes – si tant
est qu’on entre dans l’univers qu’il a créé et dans sa
cohérence interne – et toujours interpellantes.
Les grands
formats (que ce soit celui qui reprend « Les Gémeaux de
Saturne » ou le présent album) sont toujours passionnants. Ils
sont d’une très grande qualité pour ce type d’ouvrage.
L’éditeur, comme toujours depuis « Le Septième Code »,
ne se moque pas des lecteurs. Toutefois, le prix du dernier volume
est très supérieur à celui des précédents… Prix du papier ?
Effets de l’inflation ? Je l’ignore… En tout cas, cest
grands formats s’adressent plutôt à des collectionneurs ou à des
mordus de la série (voire les deux, l’un n’empêchant pas
l’autre, bien sûr). Le cahier graphique et les textes qui
accompagnent la bd en grand format sont bien fournis : pas moins
de 32 pages d’esquisses, de crayonnés, de cases avec les
indications de couleurs de l’auteur. Et les textes, précieux, pour
mieux comprendre l’intention de Roger Leloup. C’est d’autant
plus important dans les derniers albums, compte-tenu de la complexité
des dernières intrigues. On entre ainsi plus profondément dans les
récits, avec les questions qui sous-tendent les histoires racontées.
Roger Leloup n’écrit pas pour ne rien dire… On peut même dire
qu’à travers son art, il porte une vision du monde et de
l’humanité, les Vinéens étant un peu, par certains côtés, une
version « noire » de l’humanité, ou plutôt « grise »,
d’ailleurs. C’est-à-dire à l’image de notre propre être :
ni tout blancs, ni tout noirs, mais quelque part entre les deux, avec
nos bons et nos mauvais côtés. C’est aussi un des éléments qui
traverse la série depuis quelques albums : ce n’est plus
tellement la technologie qui est interrogée dans ce qu’elle a de
bon ou de mauvais, dans l’usage qui en est fait, mais plutôt les
choix posés par les êtres humains qui l’utilisent. Une
interrogation qu’il est important, pour nous, aujourd’hui, de se
poser également, tant les possibilités apportées par notre
technologie sont immenses et n’ont pas terminé de se développer.
Jusqu’où doit-on aller, ou plutôt, jusqu’où peut-on aller,
sans y laisser notre humanité ?
Paru aux éditions
Dupuis, 2024. Format classique : ISBN : 978-2-8085-0494-2.
Grand format : ISBN : 978-2-8085-0674-8.