mardi 17 septembre 2019

Yoko Tsuno, tome 4 : Aventures électroniques, de Roger Leloup




Cet album est un peu particulier dans la série Yoko Tsuno, puisqu'il met en scène l’héroïne dans des histoires courtes (c'est le seul album dans ce cas). Six histoires sont regroupées ici, dont la première, « Hold-up en hi-fi », est une collaboration entre Roger Leloup pour le dessin et Maurice Tillieux pour le texte. Maurice Tillieux est entre autres le créateur de séries de bandes dessinées comme Gil Jourdan, Félix, César, Marc Lebut ou encore Jess Long. Son style est très marqué par l’humour (comique de répétition, gags de type tarte à la crème, chutes en tous genres…) et on sent son empreinte sur les premières planches de Roger Leloup, en particulier dans « Le Trio de l’Étrange », ou encore ici, dans cette première histoire courte.
Dès la deuxième histoire (« L’Ange de Noël »), Roger Leloup montre qu’il peut très bien se passer de l’aide de son aîné, qui participe néanmoins à la troisième histoire (« La Belle et la Bête »), avant de le laisser voler de ses propres ailes.
La quatrième histoire, « Cap 351 », se déroule au Tyrol où Yoko fait partie d’une équipe regroupant des techniciens autrichiens et allemands qui mettent au point un système de fusée devant acheminer en un temps record le courrier au-dessus des Alpes bavaroises. Le dessins évolue peu, même si on remarque un changement dans le style vers quelque chose de plus réaliste.
Dans « Du Miel pour Yoko », Pol est partie prenante dans l’aventure, signe que cette histoire courte a été écrite aux débuts de l’aventure du Trio. Comme dans « Cap 351 » et les histoires précédentes, le dessin est clairement contemporain de celui des trois premiers albums : Yoko y porte la même robe rouge et y a les mêmes traits. En revanche, la dernière histoire, « L’Araignée qui volait », est plus proche d’un point de vue graphique des albums postérieurs, à partir de « La Frontière de la Vie » en particulier.
Ce recueil d’histoires courtes est donc une bonne opportunité de voir l’évolution du dessin de Roger Leloup, de ses personnages, mais aussi de son style. Très marqué au départ par ses maîtres de l’école belge de la bande dessinée, il s’en affranchit progressivement et crée son propre style, moins marqué par l’humour « potache » des débuts pour aller vers plus de maturité, de sérieux et de réalisme.

À propos de « L’Araignée qui volait », je crois me souvenir avoir lu quelque part que cette histoire, qui démarre par un cambriolage un peu spécial, était au départ écrite pour une autre série que Roger Leloup avait en projet, intitulée « Jacky et Célestin », bien avant « Yoko Tsuno ». Ces deux personnages ont donné, plus tard, le duo Vic et Pol et la séquence du cambriolage a été modifiée pour donner cette histoire courte qui m’a plongée durant toute mon enfance dans une rêverie sans fin...

Paru aux éditions Dupuis, 1974. ISBN : 2-8001-0669-7

lundi 16 septembre 2019

Yoko Tsuno, tome 3 : La Forge de Vulcain, de Roger Leloup




Un soir, Yoko rentre du travail et regarde le journal télévisé, où elle apprend qu'une entreprise de forage en mer a foré dans une matière inconnue, « d'une dureté incomparable », « vitrifiée, lumineuse et aimantée ». Or Yoko a en sa possession, depuis son aventure souterraine avec les Vinéens, une sphère faite d’une matière qui présente toutes ces caractéristiques et qui doit la prévenir à distance d’un retour possible du Trio dans le monde souterrain des Vinéens.
Yoko et ses amis se rendent donc en Martinique, dans l’espoir d’y retrouver leurs amis extra-terrestres. Or ceux-ci sont bien au rendez-vous, et confrontés, sous terre, à un problème d’une grande ampleur qui peut avoir des conséquences dramatiques pour les êtres humains vivant à la surface. Il faudra là encore le courage et l’abnégation de Yoko et de ses amis, avec l’aide de la haute technologie vinéenne, pour résoudre cet épineux problème.

Retour, dans ce troisième tome, des aventures souterraines de Yoko et de ses amis. Ils vont se trouver confrontés à Karpan et ses sbires, déjà alliés au Coordinateur-robot du tome 1, qui souhaitent utiliser la supériorité technologique vinéenne pour prendre le pouvoir à la surface de la terre et y imposer la civilisation vinéenne, ce qui, bien sûr, ne peut pas être accepté, ni par les Terriens, sous peine de guerre, ni par les Vinéens alliés à Khany qui ont un autre projet, diamétralement opposé à celui de Karpan : le retour sur Vinéa…

Roger Leloup développe de manière impressionnante ce monde souterrain que nous avons entrevu dans le premier opus de la série. L’aspect technologique y est très marqué et la société vinéenne apparaît dans sa réalité brute : l’auteur donne au lecteur à voir une société où chaque être a une fonction et un rôle bien défini. Khany s’affranchit, au contact de Yoko, du carcan qui lui est imposé et devient une sorte d’électron libre qui emprunte une troisième voie, médiane entre les deux clans qui s’opposent.
Là encore, la place de la technologie est prépondérante et l’on voit bien que cette technologie n’est, en soi, ni bonne, ni mauvaise. Le message que Roger Leloup fait passer ici est là : tout dépend des intentions de ceux qui utilisent la technologie à notre disposition. En cela, encore une fois, il est à la fois philosophe et humaniste.

Paru aux éditions Dupuis, 1979. ISBN : 2-8001-0668-9

dimanche 15 septembre 2019

Yoko Tsuno, tome 2 : L'Orgue du Diable, de Roger Leloup




Deuxième volet de notre série sur Yoko Tsuno : le tome 2, intitulé « L'Orgue du Diable ». On retrouve Yoko, Vic et Pol sur un nouveau tournage, en Allemagne, cette fois, sur le Rhin. Il s’agit d’une série documentaire sur les légendes allemandes, mais le tournage va vite tourner court, parce que Pol est témoin de la chute dans le Rhin d’une jeune femme qu’il a repérée sur le bateau où le Trio travaille. Yoko plonge à l’eau pour tenter de la sauver et découvre à cette occasion que sa chute n’était pas un accident, mais une tentative d’assassinat.
C’est le début d’une nouvelle aventure pour Yoko, Vic et Pol, sur les traces d’un orgue monumental restauré par le père de la jeune femme, prénommée Ingrid, qui deviendra un personnage récurrent de la série.

Comme dans la première aventure du Trio, Yoko et ses amis ont à faire face à une technologie redoutable et, surtout, meurtrière. Et il faudra tout le courage des héros de cette bande dessinée pour découvrir la vérité sur la mort du père d’Ingrid, sur les raisons de son décès, et, surtout, sur l’auteur de ce crime…

Roger Leloup fait preuve ici d’une grande maîtrise dans le dessin réaliste : les paysages dépeints sont ici réels et reconnaissables sans problème, tant le dessin est précis. Ce deuxième opus fait partie d’une série d’aventures en Allemagne, que nous aurons l’occasion, dans les billets suivants, d’explorer.

Paru aux éditions Dupuis, 1979. ISBN : 2-8001-0667-0

samedi 14 septembre 2019

Yoko Tsuno, tome 1 : Le Trio de l'Etrange, de Roger Leloup




Je commence une nouvelle série de billets sur la bande dessinée, et je vais vous parler tout d'abord de Yoko Tsuno. Ceux qui suivent ce blog depuis longtemps savent que c'est avec cette héroïne que j'ai attrapé deux virus : celui de la lecture et celui de la bande dessinée. On pourrait dire aussi que mon appétence pour la science-fiction « soft », réaliste, vient de là et que l’œuvre de Roger Leloup imprègne en grande partie mes propres écrits, mes réflexions, mes rêves.
Cette bande dessinée est née à la fin des années 1960, tout début des années 1970. Dans ce premier tome, le lecteur découvre d’abord Vic Vidéo et Pol Pitron, qui laisseront très vite leurs patronymes respectifs au vestiaire pour devenir simplement Vic et Pol. Tous deux travaillent à la R.T.N., la Radio Télévision Nationale, où Vic est réalisateur et Pol cameraman. Il est minuit et ils achèvent avec leurs collègues l’enregistrement d’une émission sur le sommeil.
La première page les met en scène tous les deux, et même si le style de la bande dessinée va évoluer au fil des années, les deux caractères bien trempés des personnages principaux sont d’ores et déjà marqués : Vic est le « sérieux » de la bande, celui sur qui on peut compter. Pol est plus fantasque, loufoque… c’est un peu le « pitre » du duo (comme son patronyme l’indique d’ailleurs tout à fait à propos). Vic en est donc le meneur, mais il a besoin de Pol.
Quant au personnage de Yoko, il n’apparaît qu’à la fin de la troisième page. Yoko s’introduit dans un immeuble à l’aide d’une grue et Vic et Pol, témoins de la scène, la rejoignent pour empêcher le cambriolage. On apprend très vite qu’en réalité, Yoko est employée par le propriétaire pour tester les systèmes d’alarme du laboratoire où toute la bande se trouve réunie. Et c’est cette rencontre fortuite, basée sur un malentendu, qui donne naissance au trio… où Yoko prend très vite l’ascendant sur Vic.

Les trois amis décident de tourner ensemble un documentaire sur la spéléologie et se rendent dans une grotte où coule une rivière souterraine dont nul ne sait où elle ressort. C’est ce mystère que les trois amis cherchent à résoudre dans leur première émission.
Le tournage commence normalement, mais va vite précipiter nos trois héros dans un univers inconnu, sous terre, où ils font la connaissance d’un peuple étrange à la peau bleue qui vit sous nos pieds depuis des millions d’années : les Vinéens, qui ont fui leur planète condamnée.
Ils sont pris en charge par Khany qui a pour mission de les conduire au « Centre », le coordinateur-robot qui contrôle le complexe souterrain des Vinéens, afin que ce dernier décide de ce qu’il doit advenir d’eux.

Évidemment, les choses ne vont pas être très simples, ni pour le trio formé par Yoko, Vic et Pol, ni, d’ailleurs, pour les Vinéens.

Je ne vais pas dévoiler la suite, pour ceux, sans doute rares, qui ne connaîtraient pas encore cette histoire.
Cette bande dessinée est passionnante à plus d’un titre. Elle démontre en premier lieu le talent de Roger Leloup pour le dessin, tant pour les personnages que pour la technologie. Il fait preuve là d’une inventivité impressionnante, puisque c’est tout un monde qu’il crée.
Sa grande force (et c’est vrai dans tous les albums de la série) réside dans le réalisme et la cohérence des univers qu’il décrit et crée.
On est bien dans un univers de science-fiction, mais une science-fiction aux antipodes des monstres, aliens, guerres spatiales et autres robots plus ou moins malveillants qu’on peut rencontrer ici ou là.
Les Vinéens sont des êtres qui ressemblent beaucoup aux Terriens et qui, comme eux, sont sujets à la jalousie, la trahison, la malhonnêteté, la recherche du profit et, surtout, essaient de survivre dans des conditions plus ou moins difficiles. Comme eux aussi, ils sont capables d’amitié, d’empathie, d’attention à l’autre, même si ces qualités n’apparaissent pas forcément évidentes au début.
En écrivant ces lignes, je me rends compte que le personnage de Khany, qui apparaît extrêmement froid au début, change au fil des pages au contact de Yoko. Un peu comme si la vie sous terre, entourée de toute cette haute technologie, déshumanisait les Vinéens et que l’irruption de Yoko, Vic et Pol dans leur univers réchauffait un peu les cœurs…

Dans cet album, Roger Leloup nous parle, finalement, de la technologie et du danger qu’elle représente pour les relations que les êtres humains entretiennent les uns avec les autres. La technologie est un outil qui peut pervertir les rapports entre les êtres, s’il prend l’ascendant sur les relations réelles.
C’est marrant. Quand cette bande dessinée a été créée, les téléphones portables et autres objets connectés n’existaient pas encore. Et pourtant, n’est-ce pas ce danger précis, qui consiste à avoir davantage confiance en la technologie qu’en l’être humain, qui nous guette tous ?

Roger Leloup est à la fois un grand dessinateur, un humaniste, un philosophe et un visionnaire. C’est pour cette raison que sa série Yoko Tsuno est toujours actuelle, cinquante ans après sa création.

Paru aux éditions Dupuis, 1979. ISBN : 2-8001-0666-2.

mercredi 11 septembre 2019

Les Oubliés de Prémontré, de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek




Cette bande dessinée, je l'ai, elle aussi, trouvée chez mon libraire (en même temps que Congo 1905). Encore une bande dessinée historique (ou plutôt basée sur des sources historiques), qui se passe cette fois-ci en France, dans l'Aisne, en 1914. L'asile de Prémontré, près de Soissons, abrite environ 1300 malades. L'armée prussienne se dirige vers Paris et approche de l'asile. Le directeur s'en va, ainsi que les médecins, abandonnant les malades à l'envahisseur.
L'économe, quelques gardiens et religieuses refusent de quitter leur poste. Avec les fous dont ils s'occupent, ils sont « les oubliés de Prémontré ».

La vie change radicalement à l’asile, avec l’arrivée de l’armée prussienne : peu ou pas de vivres, de chauffage, de nombreux morts parmi les malades, vieillards et enfants en premier lieu.
L’économe et le jeune Clément (dont on apprend rapidement qu’il n’est pas vraiment qui il prétend être) vont passer un accord avec les paysans des alentours, qui manquent de bras. Les malades qui le peuvent iront travailler dans les champs, contre de la nourriture. L’objectif étant de les sauver tous d’une mort certaine.

J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée. Tout d’abord, le graphisme m’a beaucoup plu, avec ses traits doux et ses couleurs pastels qui jouent un peu comme un antidote à la noirceur de la guerre. C’est un peu comme si, par son trait et ses couleurs, l’illustrateur faisait rentrer le lecteur dans une réalité autre, proche, peut-être, de celle des aliénés habitant Prémontré.
L’histoire, aussi, basée sur une réalité concrète et bien documentée historiquement, est tout à fait prenante et intéressante. On suit les personnages avec beaucoup d’intérêt, y compris les « méchants » de l’histoire. Un autre aspect que j’ai beaucoup apprécié, c’est que les ennemis dépeints dans ce récit sont, certes, des adversaires des Français, mais n’en sont pas moins des êtres humains qui, au moins pendant un temps, semblent apporter à l’asile de Prémontré la relative paix dont il a besoin pour permettre à la vie d’exister encore.

À la fin de l’album (de presque cent pages quand même, ce qui permet d’avoir le temps pour déployer l’intrigue et l’explorer sans coupures préjudiciables à son déroulement), se trouve un petit encart historique expliquant ce qu’est cet asile et quelle fut son histoire. Je l’ai trouvé très intéressant aussi, parce que cet asile a une longue et tumultueuse histoire, faite de destructions et de reconstructions cycliques depuis près de neuf cents ans maintenant, puisqu’il a été créé en 1121…
« Et les forces guérisseuses à l’œuvre ici ne semblent pas près de s’arrêter en si bon chemin. »

Paru aux éditions Futuropolis, 2018. - ISBN : 978-2-7548-2273-2.

lundi 9 septembre 2019

Le Dernier Caton, de Matilde Asensi




J’ai acheté ce livre il y a très longtemps et, comme souvent, je n’avais pas eu le temps de le lire. Cette « erreur » est maintenant réparée, et je vais pouvoir en parler un peu longuement, parce que vous allez voir que ce livre m’embête un peu.

Pour commencer, l’histoire.
Quand on lit un livre d’une collection intitulée « Folio Policier », l’avantage, c’est qu’on sait à peu près où on met les pieds. Il va s’agir a priori d’une enquête, d’un meurtre, de quelque chose d’éventuellement assez noir… mais on n’est pas vraiment surpris par le genre du livre, on est en quelque sorte en terrain connu. Et c’est effectivement le cas ici.
Sœur Ottavia Salina, l’héroïne de l’histoire (et de la série, parce que je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs livres dans la même veine du même auteur), est paléographe et historienne de l’art, « sans compter ses autres titres académiques ». Elle travaille à l’Hypogée, le département le plus secret des Archives secrètes du Vatican. Elle est un jour appelée à la Secrétairerie d’État, chargée des relations diplomatiques du Saint Siège avec le monde, car on a besoin de ses lumières au sujet d’un corps qui a été retrouvé et qui porte d’étranges scarifications.
Sœur Ottavia se voit adjoindre le secours de Kaspar Glauser-Röist, garde suisse imposant, froid et efficace, afin de mener l’enquête au plus vite et de trouver rapidement la réponse à la question suivante : que signifient ces marques ? (la question de savoir qui l’a tué et pourquoi semble totalement accessoire, pour le coup). Seulement, pour Sœur Ottavia, les choses vont se révéler un peu plus complexes que prévu. Son enquête l’amène bien malgré elle (du moins au début) sur les traces d’une confrérie plus que millénaire dont l’objet est de veiller sur la Sainte Croix, cette croix découverte par Sainte Hélène en 326, sur laquelle le Christ serait mort crucifié. Durant des centaines d’années, des morceaux de cette croix ont été disséminés dans le monde : les reliques sont par exemple présentes à Paris, dans la Cathédrale Notre-Dame.

Après avoir désobéi en cherchant des informations qu’elle n’était pas sensée connaître, Sœur Ottavia est écartée de l’enquête et envoyée en Irlande, avant d’être rappelée immédiatement à Rome, au Vatican, où l’attend un archéologue éminent, Farag Boswell, dont les connaissances devraient aider Ottavia et Kaspar à aller au bout de l’enquête. Il faut dire qu’entre-temps, une autre relique a été volée et qu’au Vatican, on s’affole un peu des proportions que prend l’affaire…
Les trois enquêteurs sont mis sur la piste de la Divine Comédie de Dante (que Kaspar connaît parfaitement bien) et se servent de cet ouvrage pour passer eux-mêmes les épreuves de cette confrérie afin de retrouver les auteurs des vols (et accessoirement de retrouver les reliques). Seulement tout ne va pas se passer exactement comme prévu.

Je ne dévoilerai rien d’autre de l’intrigue (quoi que…) parce que l’intérêt (et mon embarras à propos de ce livre) se trouve ailleurs.

Alors, qu’ai-je pensé de ce roman ?

Tout d’abord, il est très bien écrit (et la traduction est très convaincante, Matilde Asensi étant Espagnole). C’est agréable à lire, prenant (on n’a pas envie de lâcher ce roman, pour être claire), l’intrigue est vraiment très bien montée, très détaillée et on sent un véritable travail documentaire derrière. Pour qui n’est pas spécialiste de l’Empire Byzantin et de l’art antique en général, c’est passionnant et on voyage beaucoup, dans ce livre très dépaysant (depuis Rome et le Vatican jusqu’à Palerme, Ravenne, Marathon, Constantinople, Alexandrie, et plus loin encore…). Du bon roman, quoi.

Sauf que… sauf qu’il y a un certain nombre de choses qui me posent un véritable problème dans ce livre. À commencer par les « Archives secrètes du Vatican ». Il est question, dès les premières pages, de ces archives, puisque c’est là que travaille l’héroïne. Il y est dit explicitement qu’Ottavia travaille à l’Hypogée, une partie secrète des archives secrètes. Mouais… Je ne sais pas trop d’où cela sort, mais par curiosité, je suis allée voir sur Internet ce que c’était qu’une hypogée (j’avais déjà entendu ce mot, mais je ne me souvenais plus du tout de sa signification). Eh bien, une hypogée, c’est une tombe souterraine, en gros. Ce qui, pour le coup, s’accorde parfaitement avec ce qui est décrit dans le roman, puisque l’Hypogée dont il est question est un service souterrain secret au sein des Archives secrètes du Vatican dans lequel personne n’a le droit d’entrer… sauf ceux qui sont accrédités et qui y travaillent (pour le compte d’on ne sait pas trop qui, d’ailleurs. Mais c’est un autre sujet). Bref. Alors ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a un gros « fake » à propos des Archives vaticanes, qui ne sont absolument pas « secrètes ». Ici, le terme « secrètes » signifie tout simplement « privées », c’est-à-dire que ce sont les archives destinées au Pape et à la Curie romaine, pour les aider dans leur travail. D’autre part, la plupart des documents sont ouverts à la consultation pour les chercheurs en particulier, du monde entier bien sûr. Rien de « secret » là-dedans, donc. J’ai l’impression en lisant ce livre (et d’autres auparavant d’ailleurs) que ce qui tourne autour du Vatican a souvent un arrière-goût sulfureux et alimente nombre de fantasmes dont on va voir dans ce billet qu’ils sont présents à foison dans ce roman.

Dès les premières pages, un autre poncif est présenté (mais je ne l’ai en mémoire que parce que j’ai relu les premières pages, justement, preuve que ça ne sert pas à grand-chose dans l’intrigue du roman) : les cardinaux, les prêtres, seraient, au mieux, imbus de leurs personnes et, parfois, peu recommandables. Un lieu commun qu’on entend chaque jour ou presque, et de plus en plus depuis la médiatisation des abus sexuels de prêtres dans l’Église. Je ne suis pas en train de dire qu’ils n’existent pas ou ne sont pas graves, simplement que ce n’est pas parce que certains prêtres (même s’ils sont trop nombreux) sont coupables d’agissements abjects que tous le sont. Bref. J’ai trouvé cela plutôt gratuit et finalement inutile, d’autant plus qu’il y a un autre moment dans le roman où il aurait été plus judicieux de le mentionner, quand l’auteur en dit plus sur le capitale Kaspar Glauser-Röist… Parlons-en, justement, de ce cher capitaine. Son rôle, semble-t-il, est de « nettoyer »… c’est-à-dire d’effacer les traces laissées par les clercs qui ont commis des fautes afin de maintenir une belle image de l’Église. Soit. On peut imaginer cela. Seulement, j’ai trouvé que c’était un peu léger de faire de ce garde Suisse une sorte de mercenaire, d’homme de main de l’ombre, chargé des basses besognes, quand on sait que les Gardes Suisses sont un véritable corps d’armée entièrement dévoué au Pape et dont les hommes sont des soldats prêts à donner leur vie pour défendre celle du Pape… Ce sont aussi des catholiques pratiquants qui ont fait l’objet d’une sélection drastique, notamment sur leur moralité et leur foi. L’image qui est donnée d’eux via le capitaine Kaspar est malheureusement peu compatible avec ces exigences de recrutement, puisque le capitaine n’hésite pas à mentir, à voler, à tricher… ce qui constitue quand même un certain nombre de problèmes de conscience pour un catholique pratiquant à la moralité normalement irréprochable. Je n’ai donc pas trouvé le personnage très crédible, dans le sens où la raison d’État, là, ne peut pas tout expliquer ni tout excuser.
Sur Ottavia, maintenant (puisque là aussi, il y a quand même un certain nombre de choses qui m’ont dérangée dans le personnage), il s’agit d’une religieuse de 39 ans, paléographe de formation et historienne de l’art, qui partage, au moins au début de l’histoire, un appartement avec d’autres sœurs de son ordre (l’ordre de la Bienheureuse Vierge Marie). La seule information que j’ai trouvée après une très brève recherche, c’est qu’il existe un « Tiers-Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie », qui est une branche laïque de la famille carmélitaine. Pour info, les carmélites sont des religieuses qui vivent cloîtrées… et ne sortent que très rarement de leurs couvents. Les tiers-ordres sont des branches séparées des religieux en ce sens que les laïcs qui les composent ne vivent pas dans des couvents ou des monastères, mais vivent selon la même spiritualité que la « maison-mère » de l’ordre. Dans l’histoire, Sœur Ottavia explique que son ordre a abandonné l’habit après Vatican II. Cet ordre n’a donc rien à voir avec les Carmélites, puisque ces dernières portent aujourd’hui encore l’habit monastique. Bref. Cet ordre a pu tout simplement être inventé de toutes pièces pour les biens de l’intrigue, le problème ne se situe pas là. Non, le problème, c’est que sœur Ottavia est présentée comme une véritable experte dans son domaine, mais totalement naïve dans tous les autres domaines ou presque de la vie, en particulier sur les questions de sexualité, sur la vie de couple, sur les relations entre hommes et femmes. Et, je suis désolée, mais ça, ce n’est pas du tout crédible. Pas au XXIe siècle en tout cas.
L’intrigue se situe au tout début des années 2000, sous le pontificat de Jean-Paul II. Or Jean-Paul II est connu, en particulier, pour sa théologie du Corps, qui parle abondamment des relations entre l’homme et la femme, du mariage, et de la beauté du don entre les époux. De fait, une religieuse qui travaillerait au Vatican sous son pontificat ne pourrait ignorer ce qu’en dit le Saint-Père. Or ce qui transparaît dans ce roman, c’est une opposition entre l’état de vie de religieuse et celui d’épouse et de mère… ce qui est parfaitement faux, les deux n’étant pas opposés mais complémentaires. Dans la foi catholique, et particulièrement depuis Jean-Paul II justement, il n’y a pas (ou plus) de « hiérarchie » entre les vocations, mais une complémentarité qui, bien comprise, rend toute sa beauté au sacrement du mariage. Or on a l’impression, en lisant ce roman, que Sœur Ottavia est entrée dans les ordres sans se poser une seule fois la question de sa vocation (sa mère l’aurait fait pour elle) et que, surtout, elle ne s’était jamais interrogée sur une possible vie maritale. Cela, pour qui connaît un tout petit peu l’Église et a quelque peu fréquenté les monastères ou même simplement les prêtres et religieux ou religieuses de sa paroisse, c’est totalement impossible de nos jours (même si ça a été le cas par le passé). Donc là encore, c’est assez peu crédible. Mais bon, soit. Imaginons.

Il y a pire, bien pire dans cette histoire. Le gros morceau que j’ai beaucoup de mal à digérer, c’est le relativisme présent dans cet ouvrage. Il s’agit d’une fiction, certes, et certains des personnages sont peu recommandables, comme on l’a vu plus haut (en particulier Glauser-Röist, le garde suisse). C’est pour le coup tout à fait normal, dans le sens où on est dans un roman policier et qu’il est quand même plutôt logique d’y trouver des traîtres à peu près partout, et même de trouver des gens qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas, qui mentent et volent… bref, ça tient très bien la route dans ce cadre-là. Mais là, il ne s’agit pas de cela, loin de là. Il s’agit des « gentils » de l’histoire qui justifient des actes mauvais, malsains ou délictueux au nom de soi-disant valeurs qui seraient supérieures ou justes… Je m’explique.
Par exemple, le custode de Terre Sainte, à Jérusalem, qui se trouve être le frère d’Ottavia, a eu affaire à Glauser-Röist parce qu’il revendait des objets d’art religieux pour gagner de l’argent. Mais il s’auto-justifie en disant que l’argent n’était pas pour lui, mais pour construire des écoles et des hôpitaux en Terre Sainte et que son ordre, qui lui avait pourtant demandé d’opérer ces constructions, ne lui avait pas donné les moyens financiers de le faire. Il devait donc se débrouiller seul pour trouver de l’argent, et il n’avait rien trouvé de mieux que de vendre ces objets pour réunir les fonds suffisants. Cependant, pas de souci, l’honneur est sauf ! Il s’était assuré que ces objets avaient été vendus… à des cardinaux du Vatican ! Bien sûr, eux, ils ont de l’argent ! (au passage, encore un poncif qui veut que les cardinaux soient tous très riches… il faudrait un jour faire des recherches là-dessus, je ne suis pas du tout convaincue que ce soit le cas pour tous, dans la réalité…).
Autre exemple, la confrérie qui subtilise les reliques (et ça s’appelle du vol en langage courant, c’est interdit par la loi, mais aussi par les Dix Commandements de la loi que Dieu a donnés à Moïse) le fait parce qu’en fait, ces morceaux de la croix lui appartiennent et qu’elle ne fait que récupérer sa propriété… Mouais. C’est marrant, ça, c’est comme dans « Cat’s Eyes »… (ok, j’ai des références bizarres, je sais). Il n’en reste pas moins vrai que c’est toujours du vol et que ces « stavrophilakes » se disent catholiques… Ils semblent avoir oublié la notion de péché…
Autre chose, la description qu’en fait l’auteur est très intéressante : par la bouche d’Ottavia, elle parle d’orgueil, pour décrire les personnes rencontrées dans cette confrérie. Or les épreuves que doivent subir les postulants pour entrer dans cette confrérie (et que subissent donc Ottavia et ses deux compères) ont pour objectif d’éliminer les sept péchés capitaux. Juste pour mémoire : l’orgueil fait partie de ces péchés capitaux… et c’est même le plus grave d’entre eux ! Alors là, il y a carrément un problème de cohérence, non ?

En fait, je n’aime pas quand on donne un nom à quelque chose ou à quelqu’un et que ce nom cache une autre réalité que ce qu’il est réellement. Masquer la vérité, c’est tout simplement mentir. Or, le « Père du Mensonge », c’est Satan… Vu le fonctionnement de cette confrérie, telle qu’il est décrit dans le roman, il faudrait plutôt parler de « secte », et même de secte sataniste, pour le coup.

(Petit rappel : une société secrète, une secte, etc, se caractérise en général par le secret, justement. À plusieurs niveaux : secret sur les activités réelles, sur le financement de la secte ou de la société, sur l’identité des membres, sur les moyens pour en faire partie… On peut aussi penser à des épreuves initiatiques, à des grades, un peu comme dans la Franc-Maçonnerie, par exemple. Ce qui n’est absolument pas le cas dans l’Église catholique. Pour entrer dans l’Église catholique, il suffit de le demander à un prêtre et de recevoir le baptême. Et, tenez-vous bien, l’Église ne refuse jamais de donner le baptême ! En plus, c’est totalement gratuit ! Et pas du tout secret non plus, hein.)

Bon, vous avez compris l’idée. Ce qui me gêne vraiment, dans ce livre, c’est le renversement complet des valeurs, avec le bien qui devient mal et le mal qui devient bien (le vol, le meurtre sont justifiés et justifiables, donc), la vie conjugale devient mieux que la vie religieuse (d’ailleurs Spoiler ! Ottavia quitte sa congrégation pour se ruer dans les bras de Farag Boswell, le bel archéologue qui travaille avec elle), l’Église catholique devient l’ennemi et la secte représente le bon, le bien… Le garde Suisse en devient d’ailleurs le chef à la fin. Là, pour le coup, ça redevient logique qu’un tricheur et un voleur froid et calculateur devienne chef d’une secte de meurtriers...

Les esprits chagrins me diront sans doute que ce n’est qu’un roman, que rien n’empêche une armée, fût-elle celle du Vatican, d’avoir des agents de renseignement dans son sein, et que ce serait même une bonne chose pour déjouer les tentatives d’attentat contre le Pape… Mouais. Je ne suis pas vraiment convaincue par ces arguments. Parce que cette histoire se situe au XXIe siècle. Pas au Moyen-âge. De fait, ce qui était vrai au Moyen-âge ne l’est plus vraiment aujourd’hui, au moins sur certains aspects, et ce qui m’attriste, finalement, c’est surtout le fait que l’auteur s’est donné beaucoup de mal pour se documenter sur l’Empire Byzantin, sur Constantinople, sur les bâtiments, églises… etc. Mais qu’elle s’est laissé emberlificoter par les poncifs actuels sur l’Église, son soi-disant fonctionnement, sa doctrine telle qu’elle est perçue de l’extérieur alors même qu’elle est totalement méconnue à l’extérieur (et donc très mal interprétée). Je trouve simplement dommage qu’un travail de recherche plus approfondi n’ait pas été fait dans ce domaine-là aussi. Parce que ça aurait donné beaucoup plus de force et de crédibilité au récit s’il n’était émaillé de toutes ces invraisemblances.
Et puis, quand même, le coup de grâce, pour moi, c’est que finalement, l’auteur s’en tire avec une pirouette : l’enquête sur laquelle Sœur Ottavia, Kaspar Glauser-Röist et Farag Boswell sont chargés de travailler n’arrive jamais à son terme. Et ça, pour un roman policier, c’est quand même très dommage. La victime semble oubliée, les coupables sont connus mais restent en liberté, ceux qui ont demandé cette enquête n’ont plus de nouvelles de leurs enquêteurs… Oui, c’est vraiment dommage : j’ai eu l’impression que ce roman se finissait en queue de poisson. L’intrigue était-elle trop bancale ? C'est vraiment dommage, parce que ce roman possède d'immenses qualités !

Paru aux éditions Gallimard (Folio Policier), 2008. ISBN : 978-2-07-034268-6.

mercredi 4 septembre 2019

Les Adieux au rhinocéros, de Pierre-Roland Saint-Dizier et Andrea Mutti




À la mi-juillet, mon mari et moi avons emmené les enfants visiter le zoo de Mulhouse où nous avions promis, l’an dernier, de les emmener. Cela n’avait pas pu se faire à l’époque, mais cette année, nous avons tenu à honorer cette promesse. À la sortie du zoo, comme à la sortie des musées, il y avait l’incontournable boutique où le visiteur peut acheter peluches, gadgets hologrammes, magnets et autres boules à neiges avec le décor du musée/zoo/endroit remarquable que l’on vient de visiter. Et, parfois, on y trouve des bandes dessinées. Ce qui est le cas avec celle-ci, publiée seulement quelques jours avant notre visite.
Petite, j’avais été très marquée par le film « Gorilles dans la brume », qui évoque la vie de Dian Fossey, une anthropologue qui a consacré sa vie à l’étude et à la sauvegarde des gorilles (avec Sigourney Weaver, bien moins flippante que dans la série « Alien » d’ailleurs!) (bref). À la même période, il y avait eu aussi un épisode de la série « MacGyver » sur le massacre des rhinocéros.

Donc, cette bd… ben c’est un peu la même chose que ce film et cette série mais… en bd. Mêmes scènes atroces de braconnage, de massacres d’animaux (pouvant aller jusqu’au meurtres des êtres humains qui se battent contre ces actes criminels et illégaux) ; mêmes raisons (l’argent, what else?) ; mêmes conséquences (raréfaction, voire quasi-extinction d’une espèce ou d’une branche d’une espèce)…

Cette bande dessinée, c’est un peu une piqûre de rappel, un focus sur une espèce de particulier. La différence avec l’année 1989 (année de sortie de « Gorilles dans la brume » en salles), c’est qu’aujourd’hui, on sait que ce que nous sommes en train de vivre, qui se déroule sous nos yeux, c’est tout simplement un effondrement, des espèces animales en particulier, mais pas uniquement. La sixième extinction de masse.

Alors cette bande dessinée est nécessaire, pour montrer qu’on peut encore lutter contre les trafics, la corruption, l’indifférence… et que, même à distance, il existe tout un réseau de parcs zoologiques dont la mission ne consiste pas seulement à attirer les touristes, mais aussi à protéger, sauvegarder, réintroduire dans leur milieu naturel des animaux dont beaucoup sont en danger.
La question que je me pose, là, maintenant, et sans vouloir être pessimiste, c’est : « Est-ce que c’est suffisant, face au défi non seulement des trafics et du braconnage, mais aussi du réchauffement climatique ? »
Et puis, je ne peux pas m’empêcher de penser que cette extinction de masse, malheureusement, nous concerne, nous aussi, êtres humains, en premier lieu. Et que la seule différence avec les rhinocéros, c’est que non seulement nous en sommes conscients (ou, au moins, nous pouvons l’être), mais qu’en plus, nous avons les moyens d’influer sur cet état de fait. À condition de changer radicalement nos modes de vie…

Du côté de la bande dessinée, il s’agit d’une histoire classique de braconnage, qui se termine sur une note positive. L’intrigue, si elle est plutôt téléphonée, est bien conduite et efficace. La fin est un peu trop « rose » pour moi, en ce sens que je la trouve bien trop optimiste au regard de la réalité dans notre monde, mais soit. L’objectif de cette bande dessinée est de sensibiliser le lecteur à la sauvegarde des espèces menacées et de promouvoir le rôle des parcs zoologiques dans cette sauvegarde.
À ce titre, le cahier documentaire à la fin de l’album est très bien fait et très instructif. Le tout sans avoir un aspect trop moralisateur, ou trop scientifique façon livre de SVT.
Une bonne lecture, donc !

Paru aux éditions Glénat, 2019. ISBN : 978-2-344-03568-9.
Un pourcentage de la vente de chaque exemplaire de cette bande dessinée est reversé au Fond de conservation de l'Association Française des Parcs Zoologiques (AfdPZ), pour l'octroyer à un programme in situ dédié au rhinocéros.