mercredi 21 juin 2023

Blake et Mortimer, tome 12 : Les 3 formules du Professeur Satô, tome 2 : Mortimer contre Mortimer, de Edgar P. Jacobs et Bob de Moor


Le 2e opus de ce diptyque s’ouvre sur l’arrivée de Blake à l’aéroport de Tokyo. Les plans d’Olrik pour s’emparer des 3 formules mises au point par Akira Satô pour faire fonctionner son invention sont pour l’heure contrecarrés par cette arrivée de l’agent secret britannique. Mais le piège dans lequel est tombé Mortimer est redoutable : ce dernier a disparu et Blake ignore tout de l’affaire et du « double » androïde du savant, qu’Olrik tente d’utiliser afin de faire disparaître Blake définitivement.

Heureusement, Philipp Mortimer et Akira Satô sont pleins de ressources et tout peut encore arriver.

Dans cet album, le dernier réalisé par Edgar P. Jacobs, le mal se déchaîne une fois de plus à travers la haute technologie inventée par les êtres humains. L’une des constantes de cette série est évidemment en rapport avec cette question de l’usage que peut faire l’être humain de la technologie à sa disposition. Comme lors de la seconde guerre mondiale, durant laquelle les Américains ont développé le Projet Manhattan suite à une lettre de Albert Einstein les alertant sur l’avancée des travaux allemands concernant l’atome. La suite, on la connaît. Hiroshima et Nagazaki, et la destruction instantanée de centaines de milliers de Japonais, sans compter tous ceux qui ont succombé dans les jours, les semaines, les années suivantes (voir à ce sujet le livre sur Takashi Nagaï).

Dans ses albums, Edgar P. Jacobs semble être obnubilé par le risque que représente une technologie quelconque, neutre au départ et par définition, dans le cas où elle tomberait entre de mauvaises mains. Et si les personnages principaux – Blake et Mortimer, bien sûr, mais aussi Olrik et Sharkey – ne meurent jamais, c’est sans doute parce que le combat du Bien contre le Mal n’a jamais de fin, puisque la créativité humaine en la matière est sans limite...

Paru aux éditions Blake et Mortimer, 1990. ISBN : 978-2-8709-7176-5.

samedi 20 mai 2023

Apprendre à écouter, de Joël Pralong

« Joël Pralong est prêtre du diocèse de Sion (Suisse). Infirmier en psychiatrie de formation, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages qui utilisent le double éclairage de la psychologie et de la spiritualité »1. J’ai découvert ce livre dans le cadre de ma formation d’aumônier, commencée en octobre dernier. Il faut dire que, de mon côté, je démarre dans ce métier, justement en hôpital psychiatrique. Ce double regard psychologique et spirituel est donc la matière première, quasiment la base de mon métier. Et dans les rencontres avec les patients, l’écoute est primordiale. Comment écouter ? Qu’est-ce qu’écouter veut dire réellement ? Quelles sont les attitudes à adopter ? Pourquoi ? Quels sont les pièges à éviter ? Quels sont les risques, aussi, tant au niveau de la personne écoutée (« l’écouté(e) ») que de celui(celle) qui écoute (« l’écoutant ») ?

Toutes ces questions (et beaucoup d’autres !) sont abordées dans ce livre qui se lit très vite (deux-trois heures en ce qui me concerne). Lors de ma lecture, j’ai été particulièrement interpellée par le premier chapitre, celui qui, là où j’en suis actuellement de ma formation et de mon expérience « d’écoutante », m’a le plus parlé et a le plus fait écho aux erreurs et difficultés que j’ai déjà rencontrées. Parce que oui, quand on démarre dans ce ministère d’accompagnateur/écoutant, la pratique est immédiate et est une sorte de « crash-test » permanent. C’est en faisant des erreurs qu’on apprend le plus (malheureusement, ou heureusement!).

Le premier chapitre m’a particulièrement intéressée aussi parce qu’il donne une belle définition de ce que veut dire « écouter ». Et ce qu’il en dit est parfaitement conforme à ce que j’ai eu la possibilité d’expérimenter, justement : écouter, c’est faire preuve d’empathie et de compassion.

Empathie, parce que bien écouter, c’est savoir se mettre à la place de l’autre.

Compassion, parce que bien écouter, c’est aussi souffrir avec l’autre, souffrir avec celui qui souffre.

Cela ne veut pas dire qu’il faut porter ses souffrances, ni qu’on sait exactement ce que vit l’autre (ça, c’est purement et simplement impossible!). Mais faire preuve d’empathie et de compassion, cela me permet de mettre de côté mes propres sentiments et émotions, afin de mieux cerner et comprendre celles de la personne que j’accompagne ou écoute.

Du côté des dangers et problèmes liés à l’écoute, il en est un qui m’a sauté aux yeux lors d’un entretien avec un patient : c’est l’emprise que l’écoutant peut rapidement avoir sur la personne écoutée. Bien écouter une personne suppose donc d’une part une grande discrétion, mais aussi beaucoup de délicatesse. Quand la personne vient parler, elle ne vient pas forcément pour avoir des conseils, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais pour trouver quelqu’un qui va écouter vraiment ce qu’elle a à dire. Donner des conseils, des recettes, même ce qui a fonctionné pour moi dans une situation qui me semble similaire, c’est prendre le pouvoir sur elle et l’empêcher, en quelque sorte, de trouver en elle ses propres réponses. L’écoutant n’est donc pas quelqu’un qui va donner des réponses, mais qui, comme un miroir, permet à la personne écoutée de mettre des mots sur ce qu’elle vit, de clarifier sa pensée, son vécu, de l’ordonner et donc de trouver son propre chemin. Si l’écoutant dépasse ce cadre, il risque de devenir rapidement le « gourou » de la personne écoutée, de prendre l’ascendant sur elle, de l’enfermer dans sa manière de penser. On peut peut-être voir là justement une partie des problèmes qui se sont fait jour dernièrement dans certaines communautés, comme à l’Arche ou chez les Frères de Saint Jean, où de nombreux abus spirituels ont eu lieu et font encore aujourd’hui des dégâts sur les personnes qui en ont été victimes, alors même que ces abus ont cessé…

D’autres dangers existent, comme par exemple s’écouter soi-même au lieu d’écouter la personne, ou encore la manipuler, ne pas la comprendre si l’écoutant ne fait pas l’effort de prendre conscience de ses propres biais, sentiments et émotions...

Écouter est donc quelque chose de difficile, si on veut le faire bien. Écouter avec son cœur, avec compassion, empathie, amour pour l’autre, en particulier pour celui qui souffre, cela demande beaucoup d’énergie. C’est fatigant, épuisant, même, à cause en particulier de la concentration que demande cet exercice.

L’auteur aborde donc l’écoute sur différents plans : écouter Dieu pour agir, l’écoute « affectueuse », la solitude, l’écoute en famille, l’écoute dans l’Église, la contemplation… Sans être tout à fait un manuel pratique, parce qu’il ne donne pas un « mode d’emploi » de ce qu’est « écouter », ce livre est très intéressant par les points délicats qu’il fait surgir dans la pratique de l’écoutant, les points d’attention à observer, afin qu’écouter ne soit plus synonyme d’emprise ou d’abus… C’est indispensable, en particulier en ce moment !

Je suis heureuse d’avoir lu cet ouvrage au tout début de ma pratique professionnelle (je suis en poste depuis un peu moins de cinq mois à l’heure où ce billet est publié), parce que d’emblée, il met en mots les écueils que j’avais déjà remarqués, les risques et problèmes susceptibles de se poser dans la pratique. Avertie et mieux préparée, j’espère que cette lecture me permettra de mieux accueillir la parole de l’autre. Parce qu’ « écouter, c’est aimer ».

Paru aux éditions Artège, 2023. ISBN : 979-10-336-1377-0.

1Extrait de la quatrième de couverture.

mercredi 17 mai 2023

Blake et Mortimer, tome 11 : Les 3 formules du Professeur Satô, tome 1 : Mortimer à Tokyo, de Edgar P. Jacobs


 

Je poursuis ma relecture des aventures de Blake et Mortimer. Ici, je parle bien de relecture, parce que je me souviens très bien des conditions de ma première découverte de cette bande dessinée. J'avais environ dix ou onze ans, et ma sœur était abonnée au magazine pour enfants « Fripounet » qui, sur le même modèle que « Le Journal de Tintin » ou « Spirou magazine », publiait des bandes dessinées par épisodes. Je ne me souviens pas de grand-chose de cette bande dessinée, sinon que le fait qu’elle se passait au Japon m’avait beaucoup plu, parce que ça complétait, en quelque sorte, ma découverte parcellaire de ce pays que j’avais déjà entamée via une autre bande dessinée, la série « Yoko Tsuno », que j’ai déjà chroniquée sur ce blog. Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c’est de ma fascination pour les paysages, les temples, les maisons… particulièrement bien dessinés ici, comme c’est d’ailleurs aussi le cas par Roger Leloup.

L’histoire commence de nuit, à l’aéroport d’Haneda, à Tokyo, au Japon. La tour de contrôle règle les derniers départs et arrivées des avions de la Japan Air Lines et d’Air France, quand un spot insolite apparaît sur l’écran radar. Les opérateurs tentent d’entrer en communication avec le mystérieux appareil, sans aucune réponse de sa part. Après avoir mis les avions en approche en sécurité dans leur zone d’attente, les opérateurs préviennent la Surveillance aérienne qui envoie des chasseurs pour intercepter l’intrus. Et c’est là que l’impensable se produit. L’appareil n’est ni un avion, ni un hélicoptère ou un ennemi, ni même une soucoupe volante, comme les opérateurs l’ont pensé faute de mieux, mais un Ryu, un dragon légendaire.

Voici le point de départ de cette nouvelle aventure qui va une fois de plus réunir les héros de cette bande dessinée. Mortimer, présent justement à Kyoto pour une tournée de conférences. Il est appelé pour avis à Tokyo par son ami, le Professeur Satô. Mais il n’est pas le seul à y venir : bien vite, d’autres personnages que les lecteurs connaissent bien vont se retrouver également partie prenante de cette histoire, et dans un premier temps, c’est plutôt pour le pire que pour le meilleur…

Dans cette première partie de l’histoire, Blake est totalement absent. En Asie lui aussi, à Hong-Kong, il ne peut pas se joindre immédiatement à l’enquête que Mortimer entreprend avec son ami le Professeur Satô. C’est donc un album centré surtout sur Mortimer, comme le sous-titre le laisse penser. Il s’agit ici d’installer l’intrigue, de mettre en place tous les éléments sans trop en dévoiler tout de même. Les enjeux sont posés, il s’agit ni plus ni moins qu’une question d’honneur et de courage, mais également de sûreté nationale. Car le Ryu est le fruit d’une technologie qui, comme beaucoup d’autres technologies, si elle est mal utilisée, peut se transformer en une terrible arme de guerre… Le rôle de Mortimer va être de déjouer le piège dans lequel ils sont tombés, son ami et lui, afin d’empêcher les desseins maléfiques d’Olrik (oui, bien sûr, encore et toujours lui!) et de ses sbires. Mais l’album se referme alors que Mortimer est en fâcheuse posture…

J’ai été très heureuse lorsque mon mari m’a offert ces deux albums à l’occasion de mon anniversaire. L’occasion de compléter la série (il n’en manque plus que un ou deux désormais!), et j’ai bien aimé me replonger dans cette histoire qui a réveillé des souvenirs d’enfance particulièrement heureux. L’histoire est comme toujours bien construite, le dessin est fidèle à ce à quoi les lecteurs de Jacobs sont habitués… Oui, cet album tient toutes ses promesses de mon point de vue en tout cas !

Paru aux éditions Blake et Mortimer, 2021. ISBN : 978-2-8709-7175-8.

samedi 13 mai 2023

Les Gratitudes, de Delphine de Vigan


J'aime beaucoup ce qu'écrit Delphine de Vigan (et d'ailleurs, il y a déjà sur ce blog plusieurs recensions de ses ouvrages, comme ici, ici, ou encore ). Dans cet opuscule récent (à mon échelle bien sûr, étant donnée mon incapacité chronique à suivre l'actualité littéraire), il est question d'une femme âgée, Michka, d'une jeune femme, Marie et d'un jeune homme, Jérôme, trois personnages très attachants. Le récit est à trois voix, chacun des personnages prenant tour à tour la parole, et s'attaque justement à cette question de la parole, des mots pour se dire, pour s'exprimer, pour dire les maux de la vie...

Michka est le personnage principal de ce roman. Femme âgée, elle éprouve une grande tendresse pour Marie, sa jeune voisine, qui a quasiment grandi à ses côtés, dont elle a pris soin en l'absence des parents. Une fois arrivée à l'âge adulte, c'est Marie qui a pris soin d'elle, lui rendant ce que Michka avait fait pour elle. Une forme de gratitude, comme le dit si bien le titre. Un remerciement, en quelque sorte, mais bien plus qu'un simple merci : un attachement affectif profond et sincère, qui permet d’aller au-delà des maux et des mots.

Jérôme, le troisième personnage-clé de ce récit, intervient plus tardivement dans l’histoire de ces deux femmes. Mais son rôle est lui aussi déterminant à bien des égards. Orthophoniste, il intervient auprès de Michka pour l’aider à ne pas perdre trop vite les mots qui commencent à lui faire défaut. Et, tout comme Marie avant lui, il s’attache peu à peu à cette patiente drôle, indisciplinée, mais aussi intéressée et inquiète de ce qu’il devient, de ses relations complexes avec son père. Autant il soutient Michka dans sa perte d’autonomie, autant Michka le titille pour lui permettre de voir, dans le quotidien complexe et rapide dans lequel il est pris, ce qui compte le plus, en définitive.

J’ai découvert ce livre lors d’une formation sur la fin de vie, en lien avec mon nouveau travail d’aumônier à l’hôpital. Bien sûr, il parle de la fin de vie. De maison de retraite, de perte d’autonomie, de vieillissement, de sénilité… il parle de tout cela, mais il parle aussi – et surtout – de rapports humains, de liens noués, renouvelés, dénoués aussi. Il aborde toutes ces questions avec beaucoup de pudeur et de retenue, pas mal d’humour aussi (notamment dans le choix des mots de Michka!) alors que ce qui est décrit pourrait faire peur.

Parce que le vieillissement fait partie de l’histoire normale de chacun, parce que la vieillesse n’est pas forcément synonyme de tristesse ou de déliquescence, Delphine de Vigan aborde ce thème, très intime et personnel, avec beaucoup de pudeur, je l’ai déjà dit, mais aussi avec beaucoup de tendresse. Ce livre fait du bien, vraiment. Il donne à voir le vieillissement non pas comme une catastrophe, mais comme une nouvelle étape de la vie, d’une part, et comme une phase préparatoire au grand passage dans l’au-delà. Il se dégage de ce livre beaucoup de douceur, de calme, de paix. Et donne à voir la mort un peu autrement, comme une fin de cycle, oui, et comme aussi une promesse de renouvellement, de continuation autrement, dans les mémoires, les souvenirs, des personnes qui ont connu le(la) défunt(e). C’est un livre qui fait vraiment du bien.

Paru aux éditions LGF (Le Livre de Poche), 2021. ISBN : 978-2-253-93428-8.

samedi 6 mai 2023

Les Familles : enjeux et défis pour aujourd'hui, de Yves-Marie Blanchard, Olivier Bonnewijn, Philippe Link et alii.


En 2021 a eu lieu l'année Famille Amoris Laetitia, sur le thème de la famille, donc, en lien avec l'exhortation apostolique du même nom, sur l'amour dans la famille, écrite par le Pape François et publiée en 2016.

Ce livre est le résultat de deux journées de réflexions et de rencontres autour de la mission des familles chrétiennes dans le monde, journées qui ont eu lieu les 26 et 27 octobre 2019 dans le diocèse de Strasbourg, afin de préparer cette année « Famille ». Y ont participé les pères Yves-Marie Blanchard, Olivier Bonnewijn, Philippe Link, Jean-Paul Aka-Brou, Christophe Lamm et Paul Noma Bikibili, ainsi que Mesdames Elisabeth Clément et Lucie Legat. Leurs contributions abordent différents aspects de la famille aujourd’hui, d’un point de vue statistique, théologique, biblique, pastoral…

La préface est signée par Monseigneur Luc Ravel (l’archevêque du diocèse de Strasbourg au moment où j’écris ces lignes) et la postface du Cardinal Théodore-Adrien Sarr, qui offre ici un regard distancié, puisqu’il fait une ouverture sur les réalités et enjeux de la famille en Afrique.

J’avoue que lorsque Philippe Link m’a offert ce livre, j’ai eu quelques doutes sur ma capacité à le comprendre. Je venais certes d’entamer des études de théologie (j’étais en plein DU à ce moment-là), mais ce type de lecture ne m’est pas du tout familier : j’ai surtout l’habitude des fictions, bandes dessinées et autres témoignages/récits de vie, mais pas vraiment des colloques, conférences et ouvrages de théologie. Eh bien le moins que je puisse dire, c’est qu’une fois de plus, je me suis faite avoir par mes préjugés absurdes, tant sur le contenu du livre que sur mes propres capacités cognitives (et ça, c’est plutôt rassurant quelque part).

Donc, ce livre d’environ 200 pages regroupe les interventions des auteurs cités plus haut, lors de ces deux jours de rencontres et de réflexions d’octobre 2019. Non seulement c’est très accessible d’un point de vue intellectuel, ce qui rend la lecture plutôt facile, mais en plus, c’est très intéressant parce qu’on a ici un panorama sans concession sur l’état de la famille en France, avec un aperçu à la fois statistique (nombre de mariages et de divorces par exemple) mais aussi des forces et des fragilités que l’on peut observer actuellement concernant la cellule de base de la société. La deuxième intervention fait la part belle au message du pape Jean-Paul II, qui a particulièrement écrit sur et pour les familles, avec sa Lettre aux familles, en 1994, mais aussi son exhortation apostolique Familiaris consortio pour ne citer que deux documents sur ce thème (il en existe bien d’autres, écrits par d’autres papes bien sûr). La quatrième intervention parle de la « Famille chrétienne évangélisée et évangélisatrice », justement à partir de Familiaris consortio entre autres, puis il est question du Nouveau Testament et de son regard sur la famille, des actualités pastorales concernant la question des divorcés-remariés, point particulièrement attendu et débattu suite à la parution d’ Amoris Laetitia, mais aussi de l’enjeu de la transmission de la foi et des valeurs chrétiennes au cœur des familles, et enfin de la question du pardon, à travers un autre texte, une lettre d’Ambroise de Milan.

De toutes ces interventions, très riches, je retiens surtout celle d’Olivier de Bonnewijn, concernant Sarah (la femme d’Abraham, dans le livre de la Genèse), intitulée « Sarah, de l’aube au crépuscule. Donner vie ». Ce texte m’a bouleversée et éclairée sur ce personnage très important de la Bible et dont, finalement, on parle assez peu, sinon pour souligner son incrédulité face à la promesse des trois visiteurs d’Abraham au chêne de Mambré. Pourtant, le personnage mérite vraiment qu’on s’intéresse davantage à elle, parce que son histoire révèle beaucoup de choses sur la femme, sur son statut, sa place dans la société et met à mal nombre de représentations qu’on a pu avoir sur ces questions et ce qu’on a pu faire dire à la Bible à ce sujet.

Le personnage de Sarah est beaucoup plus complexe et intéressant que ce qu’on en retient d’habitude, et son évolution, retracée à travers cette intervention, la fait passer d’une femme sans aucun droit, sans aucune place en dehors de celle de « fille de » ou de « femme de », à celle d’une femme émancipée, autonome, grande, pleinement mère et épouse, responsable aussi. Une véritable mère de famille qui certes vit dans une société où la femme est déconsidérée, mais qui parvient à trouver sa place, selon le dessein bienveillant de Dieu. Ce texte m’a littéralement scotchée par son intelligence, sa finesse, sa lumière sur la condition et la place de la femme dans la société et en particulier dans la Bible. En gros, les féministes font aujourd’hui pâle figure à côté de cette évolution étonnante de Sarah ! Je tenais à le souligner, parce que ce qu’on entend souvent dire, à propos de la Bible et de la place qu’y tiennent (ou plutôt n’y tiennent pas) les femmes, est très loin d’être vrai, quand on s’attache à lire la Bible en détail, en y cherchant un véritable sens, une vraie voie de Salut. Et ce qui fait du bien aussi, c’est de voir que l’épisode où Sarah se sert d’Agar, la servante d’Abraham comme mère porteuse pour avoir un enfant, loin de la grandir, l’avilit au contraire. Ce qui fait d’elle une véritable femme, digne, grandie, c’est bel et bien la maternité, après son chemin de foi, de confiance en Dieu. C’est un beau pied-de-nez à certaines demandes de PMA/GPA d’aujourd’hui, finalement. Et c’est d’autant plus savoureux que ce texte de la Genèse a été écrit il y a plusieurs millénaires maintenant…

Bref, vous l’aurez compris, si vous cherchez de beaux textes sur la famille, sur la foi, sur la place de la famille croyante dans la vie d’aujourd’hui, sur son rôle aussi tant dans l’Église que dans l’évangélisation, cet ouvrage peut être une belle entrée en matière. En plus, il est vraiment accessible (je le répète parce que ce n’est pas forcément le cas avec les livres de ce type) et il fait aussi beaucoup de bien ! (alors merci Philippe pour ce beau cadeau ! :) )

Paru aux éditions Saint-Léger, 2021. ISBN : 978-2-36452-731-7.

samedi 29 avril 2023

L'Insoumis, de John Grisham

 



Sebastian Rudd est avocat. Mais un avocat qui semble quelque peu borderline : sur liste rouge, il sort armé, son bureau est dans un van blindé et son chauffeur lui sert aussi de garde du corps, d’assistant juridique et, accessoirement, est son unique ami. Divorcé et père d’un jeune garçon, il est perpétuellement en conflit avec son ex-femme, avocate elle aussi et lesbienne, concernant la garde de l’enfant. Sebastian part du principe que tout accusé, coupable ou non, doit être défendu au mieux et il accepte donc les clients dont aucun avocat ne veut assurer la défense : les junkies, chefs mafieux, personnes visiblement coupables…

J’ai été quelque peu déroutée par ce roman. Non pas par l’histoire elle-même, mais par sa construction. J’ai d’abord eu l’impression que le roman était en fait une suite de nouvelles sans rapport les unes avec les autres, à l’exception du personnage principal, Rudd, donc, et de Partner, son chauffeur-assistant-garde du corps-ami. Sauf que… non. Pas vraiment.

Pourtant, c’est bien de plusieurs histoires qu’il s’agit, et en elles-mêmes, elles sont vraiment intéressantes, bien écrites, au rythme enlevé et soutenu, avec un certain nombre de rebondissements, imprévus et tout ce qu’il faut pour en faire de bons récits addictifs.

Sauf qu’il y a une sorte d’histoire dans l’histoire. Ou plus exactement, le propos réel de l’auteur semble être ailleurs que dans le récit de ces histoires personnelles.

En réalité, ce que John Grisham fait à travers ce roman, c’est surtout pointer, pour le lecteur, un certain nombre de questions qu’on est en droit de se poser concernant la justice américaine. Et il n’y a pas à dire : tout le monde, ici, en prend pour son grade, depuis la police jusqu’aux juges et avocats, sans compter le procureur bien sûr…

Insoumis, Rudd l’est réellement, face aux dérives du système judiciaire de son pays. Mais il le connaît si bien qu’il n’hésite pas non plus à l’utiliser pour le bien de son client, c’est-à-dire pour obtenir pour lui, s’il est coupable, la plus petite peine possible, ou, s’il est innocent, pour le faire acquitter. Il n’y a là rien de répréhensible : c’est exactement comme ça que devrait fonctionner la justice : en punissant les coupables et en libérant les innocents. Et Rudd a cette honnêteté de prévenir ses clients (ceux qui sont coupables) qu’une libération est inenvisageable, mais aussi de se battre bec et ongles pour épargner la prison à un client qu’il sait être innocent, allant jusqu’aux limites du droit pour ce faire.

Je ne connais pas assez le système judiciaire américain pour avoir un avis quant à la véracité de ce que dénonce John Grisham dans ce livre, mais je suppose qu’on peut lui faire un large crédit dans ce domaine : il a travaillé pendant dix ans comme avocat avant de devenir célèbre pour ses romans comme La Firme ou L’Affaire Pélican, parmi d’autres, tous deux portés à l’écran et qui comptent parmi les films qui m’ont marquée. (J'avoue que j'ignorais totalement qu'au départ, il s'agissait de romans de John Grisham, dont je connaissais pourtant le nom. L'étendue de mon inculture me surprend sans cesse... !)

J’ai, vous l’aurez compris, pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, qui me semble à la fois assez noir pour mériter sa qualification de « Thriller », sans être gore pour autant. Bien écrit, je l’ai déjà dit, il donne à voir un système judiciaire qui pourrait être rébarbatif à décrire, tant les procédures sont longues en général (la séquence de la sélection des jurés civils par exemple s’étale sur plusieurs semaines), mais qui réussit ce tour de force de les présenter de façon captivante sans donner pour autant une image excessivement dramatique ou extravagante, hors du réel comme ça arrive trop souvent dans nos histoires, films et séries policières. Bref, une bonne lecture, pour ceux qui ne connaissent pas encore !

Paru aux éditions LGF, 2017 (Le Livre de Poche). - ISBN : 978-2-253-08651-2.

samedi 22 avril 2023

Voyage en Amérique, de Charles Dickens


De Charles Dickens, je connaissais surtout Oliver Twist et David Copperfield. Mais pas ce livre ici, que j'ai du mal à qualifier de « roman »… ce qu’il n’est d’ailleurs pas. Et pourtant, le récit pourrait en constituer la trame !

Voyage en Amérique est un récit de voyage, que Dickens a fait alors qu’il avait 30 ans, en 1842. Il commence par la traversée, puis détaille, chapitre après chapitre, son épopée en passant d’une étape à l’autre, d’une ville à l’autre. Dans son avant-propos, Timothée de Fombelle parle de l’humour ravageur de l’auteur, et je vais tout de suite y venir, afin de régler cette question. Oui, le texte est écrit avec force traits d’esprit… mais j’avoue y avoir été quelque peu hermétique. Sans doute une question de culture ou de connaissance de l’auteur, de son univers littéraire ? Je n’ai eu que peu d’occasions de lire Dickens et je ne connais que très peu de choses au monde anglophone et nord-américain. Sans doute me manque-t-il là des références pour apprécier cet humour à sa juste valeur… Mais que le lecteur de ces lignes se rassure : cela ne m’a aucunement empêchée d’y prendre beaucoup de plaisir.

Plus que l’humour, ce que j’y vois, c’est plutôt une grande attention aux détails, aux ambiances. Une très belle description des endroits, des conditions de vie et de voyage, et alors qu’à ma grande honte, je me rends compte que je n’ai en réalité jamais lu un roman de Dickens en entier (je n’ai eu sous les yeux que des extraits, sans jamais aller jusqu’à lire les œuvres), je découvre un grand auteur (il était temps… Hem !:) )

Pour en revenir au récit lui-même, j’ai beaucoup apprécié la narration. Ce livre a été écrit il y a plus de 180 ans et en le lisant, je me faisais la réflexion que ce type de voyage n’existe quasiment plus. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est la destination : je me rends de tel endroit à tel autre endroit, pour des raisons aussi diverses que les affaires, les vacances, la famille, les fêtes de Noël ou d’anniversaires… mais pas pour le voyage en lui-même, exception faite des voyages luxueux de type croisière ou des pèlerinages religieux qui peuvent entrer encore (mais de moins en moins malheureusement) dans ce cadre.

Ici, ce qui compte n’est pas tant la destination que le voyage en lui-même. Les pages décrivant les divers moyens de transport empruntés par l’auteur et ses compagnons de route occupent une très grande place dans le récit. Entre chaque voyage à proprement parlé, le lecteur suit Dickens durant ses escales et ses visites, où il ne manque pas de décrire ce qu’il voit, avec semble-t-il une prédilection pour les endroits qu’on aurait plutôt tendance à éviter a priori (prisons, orphelinats, hôpitaux…). D’après l’avant-propos, lorsqu’il fait ce voyage, Dickens était déjà connu du monde anglophone, des deux côtés de l’Atlantique. C’est donc un personnage public et une célébrité qui débarque en Amérique, et pourtant, comme le souligne Timothée de Fombelle, il n’y a aucun détail concernant les modalités d’accueil : réceptions, cotillons, fêtes en son honneur… comme si Dickens, finalement, n’était qu’un voyageur lambda, n’en avait strictement rien à faire du décorum et se focalisait sur ce qui lui semble essentiel : l’humain, et en particulier le petit, le pauvre, le malade, le malmené par la vie. En cela, on retrouve un peu Oliver Twist dans les pauvres et les marginaux croisés durant ce récit de voyage. Mais ce livre va encore plus loin. Même s’il semble bienveillant pour le pays qui l’accueille ainsi, Dickens n’hésite pas à intégrer à son ouvrage une charge impressionnante contre l’esclavage, question qui occupe à elle seule un chapitre entier, à la fin du livre. Écrit comme un appendice, un ajout au récit lui-même, il laisse entendre au lecteur que cette question de l’esclavage n’est pas un problème ou une situation isolée géographiquement, circonscrite à un endroit précis (et qu’il aurait pu intégrer à un chapitre sur telle ou telle ville par exemple), mais bien un problème de fond qui gangrène toute la mentalité du pays. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas tendre. Dickens, dans ce chapitre, reproduit sur plusieurs pages les petites annonces des journaux, où les propriétaires décrivent leurs esclaves en fuite, avec toutes les particularités physiques de ceux-ci, révélant du même coup l’étendue des sévices qu’ils leur ont fait subir et qui, pour le lecteur d’aujourd’hui (mais également pour Dickens visiblement aussi), sont tout simplement abjects.

J’ai mis du temps à lire cet ouvrage, parce que le temps est une denrée très rare de mon côté, tout simplement. Parce que sinon, ce livre se dévore très vite et il est passionnant. Certains passages sont en effet très drôles (notamment la description de la traversée depuis l’Angleterre jusqu’aux États-Unis) et, surtout, lu aujourd’hui, il introduit le lecteur dans un autre rapport au temps, justement.

Je le soulignais plus haut, le voyage, entendu comme le fait de se déplacer physiquement d’un point à un autre, fait ici pleinement partie du séjour en tant que tel. Il est tout aussi passionnant et épique que ce qui se passe pour l’auteur dans les villes où il se rend successivement.

Ce rapport au temps, au déplacement, m’a beaucoup donné à réfléchir, dans un monde, le nôtre, celui du XXIe siècle, où tout déplacement physique est devenu une contrainte qu’on accepte à la double condition qu’elle soit indispensable et la plus courte possible. Entre les TGV, les avions et le télétravail, nos déplacements ont acquis une sorte de statut d’impondérable tout juste acceptable si on ne peut faire autrement. Le télétravail, depuis la pandémie, devient pour certains un moyen d’aller plus vite et « plus loin », en ce sens qu’il n’est même plus nécessaire, pour assister à une conférence ou à une formation, par exemple, de se rendre physiquement sur place. Les réunions « Zoom » et autres plate-formes de formation en ligne font très bien l’affaire, tant qu’on se concentre sur le contenu de la conférence ou de la formation.

En revanche, aucune réunion « Zoom » ou formation en ligne ne remplacera jamais les liens fraternels et interpersonnels qui se tissent entre les participants à une conférence ou à une formation « en présentiel »… et c’est bien cela qui a été le plus dur à vivre pendant le confinement strict de 2020 : l’absence de l’autre, l’absence de contacts, de liens fraternels. Les appels téléphoniques, les « apéros WhatsApp » et autres visios n’en étaient que des ersatz qui ont peut-être permis à certains de prendre la mesure du besoin de contact « en chair et en os » que nous avons tous. Ce n’est pas pour rien que l’être humain a un corps...

Ce livre m’a en quelque sorte renvoyée au monde « d’avant ». Avant la pandémie, bien sûr, mais aussi avant le TGV, avant Internet. Un temps où, quand nous partions en vacances avec mes parents, le trajet pouvait prendre deux jours rien que pour traverser la France, parce qu’on s’arrêtait au passage pour visiter un château, pour manger chez des amis, y dormir… le voyage, là aussi, faisait partie des vacances et du séjour lui-même. Puissions-nous redécouvrir, quand c’est possible, ces moments de grâce, de joie et de fête en prenant réellement le temps de voir l’autre, de le visiter, d’échanger en profondeur avec lui.

Merci, M. Dickens !

Paru aux éditions Libretto, 2021. ISBN : 978-2-36914-593-6.