lundi 14 août 2023

Le Combat d'hiver, de Jean-Claude Mourlevat

 


J'ai trouvé ce livre un jour dans ma bibliothèque et il m'a fallu un certain temps pour comprendre comment il était arrivé là. C'est ma fille de 16 ans qui m'a donné la solution à cet épineux problème : il s'agit d'un livre qu'elle devait lire au collège... et qui donc avait du être acheté il y a quelques années, puisqu’elle entre en terminale en septembre...

Souvent, je suis assez méfiante avec la littérature jeunesse, le meilleur côtoyant parfois le pire. J'ai donc ouvert de roman avec quelques doutes, avant de me retrouver prise dans l'intrigue au point de ne pas pouvoir lâcher ce roman. À bien des égards, il m'a fait penser à un autre roman dystopique, « La Servante Écarlate », chroniqué ici. Pas au regard de l'intrigue, non, mais pour le monde désespéré dans lequel se déroule l'histoire et les rôles assignés à certaines catégories de personnes.

L'histoire commence à l'internat où une jeune fille, Helen, demande à voir sa « consoleuse ». On s’aperçoit très vite que l’internat est plus une prison qu’autre chose et que sans les « consoleuses », les enfants et jeunes qui s’y trouvent désespéreraient totalement. Les « consoleuses » sont des femmes qui habitent la colline surplombant le village où se trouve l’internat et ont pour rôle, trois fois par an, maximum, d’accueillir les enfants et les jeunes qui le demandent afin de les réconforter, leur offrir un vrai et bon repas… et jouer le rôle de la maman de l’enfant qui n’en a plus. Une véritable affection se développe donc entre le jeune et sa « consoleuse », et c’est cette soupape de sécurité et d’affection qui permet aux jeunes de supporter les dures conditions de vie à l’internat.

Dans ce monde froid, tout est organisé pour obliger le jeune à revenir à l’internat : l’enfant ne sort jamais seul, toujours accompagné d’un autre élève de son âge. Et pour décourager toute tentative de fuite, un autre élève est désigné pour être envoyé au cachot si l’un des deux élèves ne rentre pas dans un délai de trois heures après sa sortie. C’est un monde violent, dur, où la solidarité entre élèves prime, avec ses règles tacites qui font que tout se passe comme le souhaitent les responsables de l’internat.

Seulement voilà, cette fois-ci, rien ne se passe comme prévu et cette sortie est le point de départ d’une véritable épopée qui va entraîner Helen et Milena, son accompagnatrice, sur les routes et dans une aventure où elles vont devoir faire face à la cruauté de la Phalange, le parti qui a pris le pouvoir dans ce pays imaginaire. Ces deux jeunes ne seront pas seules et feront des rencontres plus ou moins importantes et fugitives, mais toujours décisives : le médecin Josef, Bartolomeo, Milos, les « hommes-chevaux », les « hommes-chiens », Basile, Paula… et bien sûr les hommes lancés à leurs trousses afin de les ramener à l’internat. Ce sera aussi l’occasion pour Milena de renouer avec un passé douloureux et d’envisager autrement l’avenir.

Si j’ai littéralement plongé dans ce roman et l’ai dévoré d’un bout à l’autre, j’ai malgré tout été quelque peu déçue par certains de ses aspects, notamment un certain manque de réalisme qui en fait un récit un peu pâle au regard d’autres dystopies. Est-ce la multiplicité des personnages, des lieux, des situations ? Le roman perd en partie de sa force, d’autant plus qu’il laisse un certain nombre de questions en suspens, en allant un peu vite sur la résolution des pistes lancées par l’auteur. L’univers est foisonnant, riche et très bien construit, mais je suis restée sur ma faim quant à son exploitation par l’auteur. Une petite déception, donc, qui conforte mon impression première concernant certains livres de littérature jeunesse. Dommage. Toutefois, je redis une chose : j’ai malgré tout été happée par cette histoire et n’ai pas pu la lâcher. On ne s’ennuie pas à la lecture de ce livre, mais ce n’est clairement pas le meilleur du genre que j’aie eu entre les mains.


Paru aux éditions Gallimard Jeunesse, 2010. ISBN : 978-2-07-069576-8.

samedi 1 juillet 2023

Le Chemin des estives, de Charles Wright


Tombée sur ce livre à l'automne 2022, alors que je cherchais un cadeau de Noël pour ma maman, il est à nouveau revenu vers moi au début 2023 et, j'avoue, j'ai craqué. Je pensais d'abord qu'il ne me plairait que moyennement, mais qu'il me permettrait de m'évader un peu, alors que l'année s'annonçait studieuse (je suis à nouveau étudiante) et difficile (je viens de démarrer un nouveau travail.

Et puis,... non. Ce livre est tout simplement magnifique.

Il retrace le mois d'été vécu par deux novices de la Compagnie de Jésus, les « Jésuites », à l’issue de leur première année. L’un, Benoît de Parsac, est prêtre. L’autre, le narrateur, a « écumé les noviciats, les monastères, les ermitages » apparemment sans but précis autre, peut-être, que l’errance elle-même ?

Toujours est-il que ces deux jeunes hommes se trouvent obligés de faire route ensemble depuis Angoulême, sans le sou bien sûr, avec pour objectif de traverser à pieds le Massif Central d’Ouest en Est jusqu’à l’abbaye de Notre-Dame des Neiges, en Ardèche. Le tout en un mois.

Notre-Dame des Neiges, c’est une abbaye trappiste où Saint Charles de Foucauld, autre errant vagabond pèlerin itinérant célèbre, a passé sept mois avant d’aller voir plus loin.

Le récit de ce voyage est donné par le narrateur qui livre au lecteur de très belles pages sur la spiritualité, l’errance, la solitude, la vie au grand air, la simplicité, mais aussi sur l’être humain, son aptitude au pire comme au meilleur. Ce voyage est donc avant tout une initiation spirituelle. Un moyen pour les Jésuites d’envoyer leurs novices d’un an se confronter à eux-mêmes, deux par deux, comme les disciples envoyés par Jésus proclamer au monde la Bonne Nouvelle du Royaume, sans argent, sans manteau, avec pour seul secours celui du Père… et la bienveillance de ceux qu’ils rencontreront.

École de vie, école d’humanité également. Et je ne résiste pas à citer un passage qui m’a beaucoup touchée :

- Alors comme ça, vous voulez devenir religieux ? s’extasie Liliane. […] Moi aussi j’aurais voulu faire cela, mais Paul m’a mis le grappin dessus, puis j’ai élevé nos enfants, rit-elle.

- Vous savez, rebondit Parsac, moi, l’aspirant consacré, je suis à genoux devant le degré d’oubli de soi, la générosité et le service de la vie dont les mères sont capables Votre abnégation vaut bien la nôtre !

- N’empêche, insiste-t-elle, ce que vous avez enduré pendant ce pèlerinage est édifiant !

Parsac et moi baissons la tête, gênés. Après un mois passé à marcher ensemble, à nous connaître dans nos quelques grandeurs et nos immenses bassesses, impossible de bomber le torse. L’un et l’autre savons l’imposteur que nous sommes, le fond de médiocrité qui nous constitue. D’ailleurs, c’est peut-être pour cela que le Christ envoie ses disciples deux par deux. Car lorsqu’un étranger débarque seul dans un endroit, tout auréolé de mystère, il est inconnu, on l’admire. Mais l’équipier qui vous supporte chaque jour sait, lui, que vous n’êtes pas cet étranger séduisant, ce passant considérable. Son regard vous maintient dans l’humilité, il vous empêche de vous draper dans la posture du grand personnage. (pp. 324-325)


Ce livre fait du bien. Par le récit du dépaysement que l’on y lit. Par les compagnons de route des deux marcheurs rencontrés au fil des pages également : les habitants des villages traversés, bien sûr, mais aussi les paysages, les volcans, la solitude, la nature, les vaches… et Charles de Foucauld, Arthur Rimbaud ou encore Thomas A. Kempis, l’auteur présumé de « L’imitation de Jésus-Christ », que le narrateur a emmené avec lui dans son sac à dos.

Ce livre est une invitation à reprendre souffle. À ralentir. À débrancher, aussi, nos téléphones portables, nos écrans de télévision qui occupent si bien l’espace disponible de nos cerveaux, pour faire place à l’Essentiel. Et cet Essentiel ne se manifeste pas tout à fait de la même manière pour nos deux pèlerins. Et pourtant, Il leur donne le bonheur. La Vie.


Paru aux éditions J'ai lu, 2022. ISBN : 978-2-290-36245-7.

mercredi 28 juin 2023

XIII : Tome 26 : 2132 mètres, par Iouri Jigounov et Yves Sente.


Dans ce 26e album, XIII se rapproche de Janet Fitzsimmons, la veuve du président Sheridan. Tous deux compte parmi les derniers héritiers du Mayflower et ont donc des intérêts communs (voir ici et ). Derrière, bien entendu, des enjeux financiers, mais surtout de pouvoir.

Jason Mac Lane, « XIII », doit être testé pour un tir à longue portée. Il ignore tout du but et de la cible de la mission, mais se voit contraint de l’accepter, sous peine de voir deux enfants subir les terribles conséquences d’un refus de sa part.

Parallèlement, le Colonel Jones et le Général Carrington, revenus de captivité, bénéficient du programme de protection des témoins, que le Colonel Jones a beaucoup de mal à accepter. Il faut dire qu’elle n’est pas sortie indemne de la période de captivité qu’elle et le Général ont connue…

Cet épisode, et notamment le test du tir à longue portée, renvoie directement le lecteur – et ce dès la première page de l’album, au tout premier épisode de la série. Un bon point pour les auteurs, soit dit en passant. Parce qu’indépendamment de l’histoire elle-même et des péripéties de chaque album, le lecteur a sans doute parfois du mal à voir la cohérence et la suite logique entre les deux cycles.

Ce rappel a pour effet de réinscrire le second cycle dans la série (en tout cas pour moi, qui suis dans l’impossibilité pratique de relire tous les albums de la série les uns après les autres afin d’y puiser la cohérence intrinsèque).

Bref, cet album répond parfaitement aux codes du genre et s’achève, comme toujours, sur un « cliffhanger » où le lecteur apprend avec stupeur l’identité de la « cible » de XIII. Il va tirer. Quelles seront les conséquences de cet acte ? Et pourquoi lui ? Pourquoi cette cible en particulier ? Quels sont les enjeux derrière cet attentat et les personnes qui tirent réellement les « ficelles » ?

Paru aux éditions Dargaud, 2019. ISBN : 978-2-5051-1963-0.

mercredi 21 juin 2023

Blake et Mortimer, tome 12 : Les 3 formules du Professeur Satô, tome 2 : Mortimer contre Mortimer, de Edgar P. Jacobs et Bob de Moor


Le 2e opus de ce diptyque s’ouvre sur l’arrivée de Blake à l’aéroport de Tokyo. Les plans d’Olrik pour s’emparer des 3 formules mises au point par Akira Satô pour faire fonctionner son invention sont pour l’heure contrecarrés par cette arrivée de l’agent secret britannique. Mais le piège dans lequel est tombé Mortimer est redoutable : ce dernier a disparu et Blake ignore tout de l’affaire et du « double » androïde du savant, qu’Olrik tente d’utiliser afin de faire disparaître Blake définitivement.

Heureusement, Philipp Mortimer et Akira Satô sont pleins de ressources et tout peut encore arriver.

Dans cet album, le dernier réalisé par Edgar P. Jacobs, le mal se déchaîne une fois de plus à travers la haute technologie inventée par les êtres humains. L’une des constantes de cette série est évidemment en rapport avec cette question de l’usage que peut faire l’être humain de la technologie à sa disposition. Comme lors de la seconde guerre mondiale, durant laquelle les Américains ont développé le Projet Manhattan suite à une lettre de Albert Einstein les alertant sur l’avancée des travaux allemands concernant l’atome. La suite, on la connaît. Hiroshima et Nagazaki, et la destruction instantanée de centaines de milliers de Japonais, sans compter tous ceux qui ont succombé dans les jours, les semaines, les années suivantes (voir à ce sujet le livre sur Takashi Nagaï).

Dans ses albums, Edgar P. Jacobs semble être obnubilé par le risque que représente une technologie quelconque, neutre au départ et par définition, dans le cas où elle tomberait entre de mauvaises mains. Et si les personnages principaux – Blake et Mortimer, bien sûr, mais aussi Olrik et Sharkey – ne meurent jamais, c’est sans doute parce que le combat du Bien contre le Mal n’a jamais de fin, puisque la créativité humaine en la matière est sans limite...

Paru aux éditions Blake et Mortimer, 1990. ISBN : 978-2-8709-7176-5.

samedi 20 mai 2023

Apprendre à écouter, de Joël Pralong

« Joël Pralong est prêtre du diocèse de Sion (Suisse). Infirmier en psychiatrie de formation, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages qui utilisent le double éclairage de la psychologie et de la spiritualité »1. J’ai découvert ce livre dans le cadre de ma formation d’aumônier, commencée en octobre dernier. Il faut dire que, de mon côté, je démarre dans ce métier, justement en hôpital psychiatrique. Ce double regard psychologique et spirituel est donc la matière première, quasiment la base de mon métier. Et dans les rencontres avec les patients, l’écoute est primordiale. Comment écouter ? Qu’est-ce qu’écouter veut dire réellement ? Quelles sont les attitudes à adopter ? Pourquoi ? Quels sont les pièges à éviter ? Quels sont les risques, aussi, tant au niveau de la personne écoutée (« l’écouté(e) ») que de celui(celle) qui écoute (« l’écoutant ») ?

Toutes ces questions (et beaucoup d’autres !) sont abordées dans ce livre qui se lit très vite (deux-trois heures en ce qui me concerne). Lors de ma lecture, j’ai été particulièrement interpellée par le premier chapitre, celui qui, là où j’en suis actuellement de ma formation et de mon expérience « d’écoutante », m’a le plus parlé et a le plus fait écho aux erreurs et difficultés que j’ai déjà rencontrées. Parce que oui, quand on démarre dans ce ministère d’accompagnateur/écoutant, la pratique est immédiate et est une sorte de « crash-test » permanent. C’est en faisant des erreurs qu’on apprend le plus (malheureusement, ou heureusement!).

Le premier chapitre m’a particulièrement intéressée aussi parce qu’il donne une belle définition de ce que veut dire « écouter ». Et ce qu’il en dit est parfaitement conforme à ce que j’ai eu la possibilité d’expérimenter, justement : écouter, c’est faire preuve d’empathie et de compassion.

Empathie, parce que bien écouter, c’est savoir se mettre à la place de l’autre.

Compassion, parce que bien écouter, c’est aussi souffrir avec l’autre, souffrir avec celui qui souffre.

Cela ne veut pas dire qu’il faut porter ses souffrances, ni qu’on sait exactement ce que vit l’autre (ça, c’est purement et simplement impossible!). Mais faire preuve d’empathie et de compassion, cela me permet de mettre de côté mes propres sentiments et émotions, afin de mieux cerner et comprendre celles de la personne que j’accompagne ou écoute.

Du côté des dangers et problèmes liés à l’écoute, il en est un qui m’a sauté aux yeux lors d’un entretien avec un patient : c’est l’emprise que l’écoutant peut rapidement avoir sur la personne écoutée. Bien écouter une personne suppose donc d’une part une grande discrétion, mais aussi beaucoup de délicatesse. Quand la personne vient parler, elle ne vient pas forcément pour avoir des conseils, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais pour trouver quelqu’un qui va écouter vraiment ce qu’elle a à dire. Donner des conseils, des recettes, même ce qui a fonctionné pour moi dans une situation qui me semble similaire, c’est prendre le pouvoir sur elle et l’empêcher, en quelque sorte, de trouver en elle ses propres réponses. L’écoutant n’est donc pas quelqu’un qui va donner des réponses, mais qui, comme un miroir, permet à la personne écoutée de mettre des mots sur ce qu’elle vit, de clarifier sa pensée, son vécu, de l’ordonner et donc de trouver son propre chemin. Si l’écoutant dépasse ce cadre, il risque de devenir rapidement le « gourou » de la personne écoutée, de prendre l’ascendant sur elle, de l’enfermer dans sa manière de penser. On peut peut-être voir là justement une partie des problèmes qui se sont fait jour dernièrement dans certaines communautés, comme à l’Arche ou chez les Frères de Saint Jean, où de nombreux abus spirituels ont eu lieu et font encore aujourd’hui des dégâts sur les personnes qui en ont été victimes, alors même que ces abus ont cessé…

D’autres dangers existent, comme par exemple s’écouter soi-même au lieu d’écouter la personne, ou encore la manipuler, ne pas la comprendre si l’écoutant ne fait pas l’effort de prendre conscience de ses propres biais, sentiments et émotions...

Écouter est donc quelque chose de difficile, si on veut le faire bien. Écouter avec son cœur, avec compassion, empathie, amour pour l’autre, en particulier pour celui qui souffre, cela demande beaucoup d’énergie. C’est fatigant, épuisant, même, à cause en particulier de la concentration que demande cet exercice.

L’auteur aborde donc l’écoute sur différents plans : écouter Dieu pour agir, l’écoute « affectueuse », la solitude, l’écoute en famille, l’écoute dans l’Église, la contemplation… Sans être tout à fait un manuel pratique, parce qu’il ne donne pas un « mode d’emploi » de ce qu’est « écouter », ce livre est très intéressant par les points délicats qu’il fait surgir dans la pratique de l’écoutant, les points d’attention à observer, afin qu’écouter ne soit plus synonyme d’emprise ou d’abus… C’est indispensable, en particulier en ce moment !

Je suis heureuse d’avoir lu cet ouvrage au tout début de ma pratique professionnelle (je suis en poste depuis un peu moins de cinq mois à l’heure où ce billet est publié), parce que d’emblée, il met en mots les écueils que j’avais déjà remarqués, les risques et problèmes susceptibles de se poser dans la pratique. Avertie et mieux préparée, j’espère que cette lecture me permettra de mieux accueillir la parole de l’autre. Parce qu’ « écouter, c’est aimer ».

Paru aux éditions Artège, 2023. ISBN : 979-10-336-1377-0.

1Extrait de la quatrième de couverture.

mercredi 17 mai 2023

Blake et Mortimer, tome 11 : Les 3 formules du Professeur Satô, tome 1 : Mortimer à Tokyo, de Edgar P. Jacobs


 

Je poursuis ma relecture des aventures de Blake et Mortimer. Ici, je parle bien de relecture, parce que je me souviens très bien des conditions de ma première découverte de cette bande dessinée. J'avais environ dix ou onze ans, et ma sœur était abonnée au magazine pour enfants « Fripounet » qui, sur le même modèle que « Le Journal de Tintin » ou « Spirou magazine », publiait des bandes dessinées par épisodes. Je ne me souviens pas de grand-chose de cette bande dessinée, sinon que le fait qu’elle se passait au Japon m’avait beaucoup plu, parce que ça complétait, en quelque sorte, ma découverte parcellaire de ce pays que j’avais déjà entamée via une autre bande dessinée, la série « Yoko Tsuno », que j’ai déjà chroniquée sur ce blog. Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c’est de ma fascination pour les paysages, les temples, les maisons… particulièrement bien dessinés ici, comme c’est d’ailleurs aussi le cas par Roger Leloup.

L’histoire commence de nuit, à l’aéroport d’Haneda, à Tokyo, au Japon. La tour de contrôle règle les derniers départs et arrivées des avions de la Japan Air Lines et d’Air France, quand un spot insolite apparaît sur l’écran radar. Les opérateurs tentent d’entrer en communication avec le mystérieux appareil, sans aucune réponse de sa part. Après avoir mis les avions en approche en sécurité dans leur zone d’attente, les opérateurs préviennent la Surveillance aérienne qui envoie des chasseurs pour intercepter l’intrus. Et c’est là que l’impensable se produit. L’appareil n’est ni un avion, ni un hélicoptère ou un ennemi, ni même une soucoupe volante, comme les opérateurs l’ont pensé faute de mieux, mais un Ryu, un dragon légendaire.

Voici le point de départ de cette nouvelle aventure qui va une fois de plus réunir les héros de cette bande dessinée. Mortimer, présent justement à Kyoto pour une tournée de conférences. Il est appelé pour avis à Tokyo par son ami, le Professeur Satô. Mais il n’est pas le seul à y venir : bien vite, d’autres personnages que les lecteurs connaissent bien vont se retrouver également partie prenante de cette histoire, et dans un premier temps, c’est plutôt pour le pire que pour le meilleur…

Dans cette première partie de l’histoire, Blake est totalement absent. En Asie lui aussi, à Hong-Kong, il ne peut pas se joindre immédiatement à l’enquête que Mortimer entreprend avec son ami le Professeur Satô. C’est donc un album centré surtout sur Mortimer, comme le sous-titre le laisse penser. Il s’agit ici d’installer l’intrigue, de mettre en place tous les éléments sans trop en dévoiler tout de même. Les enjeux sont posés, il s’agit ni plus ni moins qu’une question d’honneur et de courage, mais également de sûreté nationale. Car le Ryu est le fruit d’une technologie qui, comme beaucoup d’autres technologies, si elle est mal utilisée, peut se transformer en une terrible arme de guerre… Le rôle de Mortimer va être de déjouer le piège dans lequel ils sont tombés, son ami et lui, afin d’empêcher les desseins maléfiques d’Olrik (oui, bien sûr, encore et toujours lui!) et de ses sbires. Mais l’album se referme alors que Mortimer est en fâcheuse posture…

J’ai été très heureuse lorsque mon mari m’a offert ces deux albums à l’occasion de mon anniversaire. L’occasion de compléter la série (il n’en manque plus que un ou deux désormais!), et j’ai bien aimé me replonger dans cette histoire qui a réveillé des souvenirs d’enfance particulièrement heureux. L’histoire est comme toujours bien construite, le dessin est fidèle à ce à quoi les lecteurs de Jacobs sont habitués… Oui, cet album tient toutes ses promesses de mon point de vue en tout cas !

Paru aux éditions Blake et Mortimer, 2021. ISBN : 978-2-8709-7175-8.

samedi 13 mai 2023

Les Gratitudes, de Delphine de Vigan


J'aime beaucoup ce qu'écrit Delphine de Vigan (et d'ailleurs, il y a déjà sur ce blog plusieurs recensions de ses ouvrages, comme ici, ici, ou encore ). Dans cet opuscule récent (à mon échelle bien sûr, étant donnée mon incapacité chronique à suivre l'actualité littéraire), il est question d'une femme âgée, Michka, d'une jeune femme, Marie et d'un jeune homme, Jérôme, trois personnages très attachants. Le récit est à trois voix, chacun des personnages prenant tour à tour la parole, et s'attaque justement à cette question de la parole, des mots pour se dire, pour s'exprimer, pour dire les maux de la vie...

Michka est le personnage principal de ce roman. Femme âgée, elle éprouve une grande tendresse pour Marie, sa jeune voisine, qui a quasiment grandi à ses côtés, dont elle a pris soin en l'absence des parents. Une fois arrivée à l'âge adulte, c'est Marie qui a pris soin d'elle, lui rendant ce que Michka avait fait pour elle. Une forme de gratitude, comme le dit si bien le titre. Un remerciement, en quelque sorte, mais bien plus qu'un simple merci : un attachement affectif profond et sincère, qui permet d’aller au-delà des maux et des mots.

Jérôme, le troisième personnage-clé de ce récit, intervient plus tardivement dans l’histoire de ces deux femmes. Mais son rôle est lui aussi déterminant à bien des égards. Orthophoniste, il intervient auprès de Michka pour l’aider à ne pas perdre trop vite les mots qui commencent à lui faire défaut. Et, tout comme Marie avant lui, il s’attache peu à peu à cette patiente drôle, indisciplinée, mais aussi intéressée et inquiète de ce qu’il devient, de ses relations complexes avec son père. Autant il soutient Michka dans sa perte d’autonomie, autant Michka le titille pour lui permettre de voir, dans le quotidien complexe et rapide dans lequel il est pris, ce qui compte le plus, en définitive.

J’ai découvert ce livre lors d’une formation sur la fin de vie, en lien avec mon nouveau travail d’aumônier à l’hôpital. Bien sûr, il parle de la fin de vie. De maison de retraite, de perte d’autonomie, de vieillissement, de sénilité… il parle de tout cela, mais il parle aussi – et surtout – de rapports humains, de liens noués, renouvelés, dénoués aussi. Il aborde toutes ces questions avec beaucoup de pudeur et de retenue, pas mal d’humour aussi (notamment dans le choix des mots de Michka!) alors que ce qui est décrit pourrait faire peur.

Parce que le vieillissement fait partie de l’histoire normale de chacun, parce que la vieillesse n’est pas forcément synonyme de tristesse ou de déliquescence, Delphine de Vigan aborde ce thème, très intime et personnel, avec beaucoup de pudeur, je l’ai déjà dit, mais aussi avec beaucoup de tendresse. Ce livre fait du bien, vraiment. Il donne à voir le vieillissement non pas comme une catastrophe, mais comme une nouvelle étape de la vie, d’une part, et comme une phase préparatoire au grand passage dans l’au-delà. Il se dégage de ce livre beaucoup de douceur, de calme, de paix. Et donne à voir la mort un peu autrement, comme une fin de cycle, oui, et comme aussi une promesse de renouvellement, de continuation autrement, dans les mémoires, les souvenirs, des personnes qui ont connu le(la) défunt(e). C’est un livre qui fait vraiment du bien.

Paru aux éditions LGF (Le Livre de Poche), 2021. ISBN : 978-2-253-93428-8.