L'histoire commence avec un bel orage, durant lequel une bouche d'égout, soulevée par l'eau qui monte d'en dessous, offre à un noir recherché pour meurtre une porte de sortie : il va pouvoir échapper à la police, au moins durant un petit moment. Il commence par hésiter, puis avance dans les couloirs sombres. Peu à peu, il prend ses repères, découvre des souterrains plus secs, creuse des passages vers les sous-sols des bâtiments sous lesquels il se trouve, et fait preuve de beaucoup de créativité pour trouver de quoi survivre dans ce nouveau terrain de jeu que constitue le réseau souterrain d'une grande ville. Avec le temps, il s'enhardit et s'immisce jusque dans les réserves d'un joaillier, et c'est vraiment là que les ennuis commencent.
Richard Wright, auteur afro-américain, fait partie de ceux qui ont préparé les mouvements revendiquant l'égalité des droits entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis, dans les années 1950. Avant Martin Luther King, il y a eu des intellectuels qui ont préparé le terrain. Wright fait partie de ceux-là. Ce texte est d'une grande force. Il dépeint un homme qui n'a pas grand-chose à perdre, alors qu'il est innocent du crime dont on l'accuse. Il trouve, dans le sous-sol, un endroit où il peut être lui-même et vivre sans crainte d'être pris et accusé à tort. Il observe, crée ses propres règles et le lecteur le suit dans son évolution, jusqu'à s'apercevoir peu à peu que la solitude et l'enfermement, même si celui-ci est choisi, d'une certaine façon, le mènent aux portes de la folie. Il faudra à cet homme retrouver la civilisation et, surtout, l'humanité, pour récupérer du même coup son identité et jusqu'à son existence. Pour le pire, malheureusement.
J'ai été très impressionnée par ce récit, assez long pour une nouvelle (plus de 120 pages quand même), mais très efficace. Et c'est en réalité ce que j'aime dans ce genre littéraire : des récits ciselés, qui vont à l'essentiel, sans fioritures ni longues descriptions. Ici, la puissance du texte vient justement de là : sans trop en dire, avec peu de détails, la force évocatrice des mots permet au lecteur de s'immerger dans ce labyrinthe des égouts de la grande ville et d'y suivre le fuyard qui y vit selon des règles qui lui sont propres : tout est à construire, quand on est seul à vivre dans un univers particulier...
Paru aux éditions Gallimard (Folio), 1989. ISBN : 978-2-07-294125-2
