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jeudi 19 août 2010

Kétala, de Fatou Diome



Fatou Diome est Sénégalaise, immigrée en France, à Strasbourg. Pour moi, son roman a donc le double goût de l’exotisme de l’Afrique et du Sénégal en particulier, et celui de l’Alsace, où se déroule une bonne partie de l’intrigue. Fatou Diome mêle en effet dans son récit la tradition à la fois orale et coutumière de son pays d’origine, et la modernité de son époque, de son pays d’adoption et des modes de vies d’ici.

Mémoria est morte. La tradition au Sénégal, à la mort de quelqu’un, est de l’enterrer très vite (dans les heures qui suivent son décès). Et huit jours après, a lieu le Kétala, l’héritage : les proches du défunt se partagent ses biens, après les huit jours de deuil prescrits par la tradition et la religion (le partage est fait par l’imam local). Tout le roman se déroule pendant ces huit jours d’attente, et le lecteur est plongé au cœur même de la vie de Mémoria, à travers la parole et les questionnements de ses meubles, vêtements et objets personnels. Dans la perspective de leur dispersion, les meubles et objets, en effet, sont tristes d’être séparés. Sous la présidence de Masque, hérité des ancêtres de Mémoria et représentant la sagesse des anciens, les membres de cette assemblée peu commune vont donc, au fil de ces huit jours, égrener leurs souvenirs de la défunte, afin de reconstituer ensemble la vie de leur maîtresse. Le lecteur se retrouve donc spectateur de cette assemblée, riche de l’histoire et des souvenirs de Mémoria. Nous assistons donc à sa naissance, à son enfance, sa jeunesse, son mariage, son exil, sa vie en France, sa déchéance, sa mort… à travers les questionnements, les souvenirs et les récits de Montre, Canapé, Ordinateur, Coumba Djiguène, Chasseur, Masque, Assiette, Mouchoir, Marinière…

Ce roman aurait pu être morbide, larmoyant, trash… Il n’en est rien. Il aurait pu aussi être pudibond, mièvre, à l’eau de rose… mais ce n’est pas le cas non plus. Avec beaucoup de finesse, de retenue, de pudeur, de tendresse, et surtout de poésie, l’auteur nous fait entrer dans les affres et les souffrances de cette jeune femme. La seule chose que je reproche à ce roman, c’est sans doute la plus grosse ficelle du récit, à savoir les interventions de Mouchoir, trop idiot pour être honnête, qui servent immanquablement à provoquer une bagarre entre les meubles et à mettre fin provisoirement au récit, pour pouvoir passer au chapitre suivant. C’est plutôt drôle la première fois, c’est très lourd par la suite. Mais ce petit défaut est compensé en grande partie par la qualité du récit lui-même, la complexité des faits et des sentiments de Mémoria, et l’analyse fine des comportements humains, vus par les meubles et objets qui, eux, n’ont qu’une vision partielle, voire parcellaire, de la vie de leur propriétaire. Leurs questionnements mettent le doigt sur l’absurdité de certains de nos comportements, et permettent aussi de voir à quel point nos vies sont compliquées alors que tout pourrait être si simple. Mais il s’agit là de la nature humaine, magnifiquement décrite par l’auteur.

Ce récit laisse un goût étrange : il est empreint d’une sorte de sagesse millénaire, que l’on sent transmise par les générations qui ont précédé celle de Fatou Diome : l’art de la transmission orale transparaît dans tout le roman, et pas uniquement du fait de cette « assemblée » des meubles, reflet de l’assemblée des hommes sous l’arbre à palabres, au village. Le lecteur sent en effet dans le discours que l’auteur est à la fois l’héritière des sages, des anciens et des traditions de son pays, mais aussi un exemple de réussite d’intégration dans son pays d’adoption, puisqu’elle a su allier son héritage et la culture européenne d’aujourd’hui. Mais le ton dans certains passages du roman laissent un goût étrange, comme si la maturation de l’auteur n’était pas accomplie : j’ai en effet parfois eu l’impression de lire des disputes entre gamins, qui m’ont passablement énervée à la lecture (en particulier les interventions de Mouchoir et d’autres). Est-ce le ton employé ? La répétition du procédé ? C’est plutôt difficile à analyser. En tout cas, ce roman est malgré cette petite réserve une véritable découverte, qui se lit de bout en bout sans le moindre problème, dans une belle langue, qui fait danser les mots et joue avec leur poésie.

Paru aux éditions Féryane, 2006. ISBN : 978-2-84011-731-5

Paru aux éditions J’ai lu, 2007. ISBN : 978-2-290-00154-7

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